#54

A lire dans le numéro d’octobre du Monde Diplomatique, un article aussi intéressant qu’inquiétant de Valerio Evangelisti (l’auteur des Nicolas Eymerich, chez Rivages) intitulé « L’extrême droite investit la science-fiction ». Où il peint le sombre tableau d’une Italie actuelle en proie à ses vieux démons mussoliniens & où, avec force exemples faisant froid dans le dos…

la science-fiction, loin de préfigurer un avenir lointain et fantaisiste, entretient des rapports étroits avec la réalité. Mais, dans le cas italien, il s’agit, non d’une métaphore critique du présent, mais d’une sous-culture s’avançant à découvert pour accompagner le triomphe d’une idéologie. Durant les années où elle était bannie de la grande culture italienne, l’ultradroite se servit de la science-fiction, genre alors négligé, pour revenir en contrebande.

#53

Une poignée de liens intéressants:

Dans le Washington Post, Neil Gaiman chronique le nouveau roman en collaboration de Stephen King & Peter Straub, Black House.

It is a book that exists on the borders of genre — it’s not a serial-killer romance, although the Fisherman is unquestionably a superhuman serial killer possessed of (and by) strange powers. It is too dark to be a fantasy but too light, too deeply sunny, to be at its heart a horror novel. […] Black House allows us to see two master craftsmen, each at the top of his game, collaborating with every evidence of enormous enjoyment on a summery heartland gothic. The book is hugely pleasurable, and repays a reader in search of horror, adventure or of any of the other joys, both light and dark, one can get from the best work of either of these two scribbling fellows.

Au fait: finalement Neil Gaiman continue à tenir son weblog, il y a visiblement pris goût avec celui qu’il tenait à propos d’American Gods — chic alors!

Dans le Sunday Times, Philip Pullman nous explique quels livres sont actuellement sur sa table de chevet (citation complète ci-dessous). Et dans le Guardian Unlimited, un entretien avec ledit Philip Pullman.

I’m greatly enjoying Michael Arditti’s Easter (Arcadia). It’s a delight to find a modern novel that takes religion — and all the objections to it — seriously as a subject: the rock-pool of a London parish teems with all kinds of curious life. It’s so good that I even forgive him for using the present tense. I’m also reading Somerset Maugham’s The Summing Up (Vintage), and finding it an odd mixture of shrewdness about the business of writing and narrow pessimism about human nature. I hadn’t really looked at him before, and it’s easy to see why he was so popular with middlebrow readers: he flatters their sense that they’re not easily taken in, that they know a thing or two. Actually, an easy cynicism is just as limited a point of view as that of Dr Pangloss, but it seems more sophisticated. Finally, a pile of elderly and disintegrating thrillers by Edgar Wallace, E Phillips Oppenheim, Sydney Horler, Sax Rohmer, and so on. Any of them, opened at random, will bring on sleep within five minutes: a happy stupor, thronged with beautiful girls, mysterious Orientals, square-jawed Englishmen, cocktails, Rolls-Royces, opium dens and snobbery. Delicious.

Toujours dans le Guardian Unlimited, Michael Moorcock livre & commente son Top Ten des romans de science-fiction. On trouve ainsi, sur ce site, plusieurs listes de lectures commentées par des écrivains, dont celle de Kate Atkinson — qui a glissé onze titres pour son « Top Ten » personnel.

Pas particulièrement littéraire (?), mais délicieux anyway: vous ai-je déjà dit combien j’aime le weblog Not So Soft? Pour faire court, sa présentation:« My name is Meg. I’m a late twenty-something noomeejahoor living in London, but words have always been my first love… »

Et comme un plaisir ne vient jamais seul, Meg trouve le moyen d’avoir aussi son petit ami & sa petite soeur qui écrivent des weblogs, également très chouettes/attachants/intéressants: respectivement Digital Trickery et Little Red Boat.

En fait, je crois même que des trois je préfère Little Red Boat: rédigé par une jeune artiste prénommée Anna, depuis l’île d’Iona, ce blog est finalement très littéraire (de longues entrées, très drôles et pleines d’un style pétillant), à la fois exotique & familier, vraiment j’adore!

J’aime aller lire régulièrement ces petites tranches de vie — no doubt qu’il doit exister out there quelques centaines d’autres weblogs tout aussi adorables, m’enfin j’ai fait connaissance de ceux-ci et m’y sens confortable…

#52

Lu — ou plutôt: parcouru, goûté, feuilleté… Je pensais que mon père était Dieu de Paul Auster. Ou, plus exactement, sa version originale (vous connaissez mon « snobisme » pour la lecture en VO): I Thought My Father Was God.

Une très étrange anthologie, de courtes histoires authentiques écrites par des « gens ordinaires » & sélectionnées par Paul Auster dans le cadre du « National Story Project ». Chargé de lire une fois par mois une histoire, à l’antenne d’une radio nationale américaine, Auster fit appel aux témoignages de ses contemporains: à chacun de lui proposer

stories that defied our expectations about the world, anecdotes that revealed the mysterious and unknowable forces at work in our lives, in our family histories, in our minds and bodies, in our souls… […] hoping to put together an archive of facts, a museum of American reality.

Le résultat? Cent soixante dix neuf brèves histoires, généralement contées de manière ordinaire (quoique certaines soient très stylées), ouvrant sur le quotidien quelques perspectives étonnantes. Une démarche typiquement austerienne, somme toute, mais ici ouverte à ce que les notes de couvertures nomment un peu prétentieusement « l’âme américaine » — et qui est en fait la trame de la réalité.

Une autrice de la Gang, Marie-Pierre Najman, a coutume de parler de « grumeaux » à propos de ces petits instants incongrus de la vie de tous les jours: les coïncidences étonnantes, les événements étranges, les détails réels légèrement en décalage de la vision ordinaire des choses. J’adore ce mot: grumeau! Ce sont donc 179 grumeaux qui nous sont offerts à lire dans ce beau recueil (l’édition américaine, chez Henry Holt, est un hardcover formidablement soigné & maquetté, vraiment superbe — l’édition française, parue un peu avant, présente l’habituelle qualité d’Actes Sud).

Parfois bouleversants, parfois amusants, parfois presque anodins, toujours touchants — et toujours profondément personnels & paradoxalement universels, ces grumeaux savent dénicher dans le réel comme une sorte de « réalisme magique » authentique…

Splendide, tout simplement. Un livre hors normes. Enivrant, fascinant: à lire à petites doses régulières…

#51

Stress félin… Tout le week-end Nina, ma chatte, est restée planquée sous mon lit — sauvage, la petite bête: elle déteste que du monde vienne chez… nous. Elle n’a émergé de sa cachette qu’après le départ du dernier convive dimanche soir. Et s’est aussitôt mise à jouer, comme si de rien n’était, tandis que je rangeais le bazar dans le salon — image amusante de la bestiole tentant de chopper une madeleine tout au fond d’un sac en plastique…

Troc félin… Hier soir, Nina ne voulait pas manger sa pâtée. Elle vint quémander auprès de moi, alors que je dînais — ce qu’elle ne fait jamais d’habitude. Lui cédant, je lui ai finalement coupé un morceau de jambon de ma garniture de choucroute, que je lui ai mis dans sa gamelle. Joie de Nina, qui mangea avec entrain son jambon — et termina même sa pâtée dans la foulée. Elle revint ensuite voir si je n’avais pas encore autre chose pour elle — elle eut le droit de lécher le pot en verre du reste de crème brûlée. Elle alla ensuite dehors, et me ramena, toute contente d’elle, d’abord une sauterelle, puis une souris (morte, heureusement).

#50

« Dusk is magic time, the sky still faintly lit. Streetlamps are on and lights glow from windows, making the city look mysterious and serene.  » (David Hunt, The Magician’s tale)

La réalité devient tout de suite plus intéressante, dés que la lumière change, devient « différente ».

Je me souviens de mon avant-dernier séjour à Nantes, il y a deux étés de cela: lorsque nous quittâmes la ville, Nana & moi, le jour se levait à peine. Et la ville se déroula devant moi comme un décor tout neuf, chaque détail nouvellement repeint, brillant dans des teintes allant du bleu au rose, à la fois tendre et tranché. Les lumières brillaient encore aux fenêtres des maisons, au bout du pont tout le coteau prenait des allures de pays des merveilles. Les chansons de Samuel Smiles, la voix langoureuse de Tim Bowness, se glissèrent aussitôt dans ma tête: la pochette du premier album de ce groupe est exactement ainsi, un paysage de lever du jour, le rivage incertain d’une ville et d’une lumière montante.

Alors que nous traversions les Monts d’Arrée, Nana me parla de la lumière jaune qui baigne bien souvent tout le ciel, dans ce pays, des saisons durant. Curieusement (vu le sujet pour le moins ésotérique & personnel), nous nous comprîmes parfaitement: cette « lumière jaune » est pour moi synonyme de magie, synonyme d’un état différent du monde. Rare, cette « lumière jaune »: à Lyon je ne l’ai jamais vue que trois fois. Et encore, une de ces fois-là elle ne tint que le temps d’une matinée. Je me souviens l’avoir observée deux fois également à Bordeaux (le souffle d’un vent chaud, assorti à la la piqûre d’une pluie fine et glacée, et partout, sur tout, cette aura dorée — souvenir précieux, presque fiévreux, d’un moment rarissime). Et Nana de m’annoncer que c’est tout l’hiver que la « lumière jaune » transforme le paysage breton? Pas étonnant alors qu’on pense que cette contrée soit le refuge du Petit peuple, que la magie en infuse chaque parcelle de bruyère… J’ai du mal, en fait, à concevoir que cette lumière jaune, si précieuse et rare à ma connaissance, puisse être abondante quelque part — par exemple en Bretagne. Pourtant, à admirer les collines brunes, les vastes étendues de bruyères rugueuses, la terre couleur de tourbe, les jeux d’ombre et de lumière des nuages sur le pays, oui, je parvenais presque à le concevoir.

La lumière d’orage, également, peut être porteuse de magie: en route vers Clermont-Ferrand pour un concert de Camel, avec Olivier, son père conduit. Le paysage déjà baroque de l’autoroute de Clermont, transfiguré par un ciel de plomb, plus tourbeux encore que les montagnes qu’il couvre. Les monts du Forez dans le brouillard, le soleil couchant juste une blessure éclatante au sein des déchirements. Tout ce voyage ne fut qu’un émerveillement, l’impression de glisser au sein d’un monde transformé en spectacle permanent, une souple trajectoire entre ombre & lumière, tonnerre & brume. Avec l’apothéose au-dessus de Clermont: la limite de la chape précisément découpée, véritablement comme le bord d’un couvercle, un épais trait noir tiré au ras du sommet de la cathédrale, en dessous duquel brille de tout son or la lumière d’un jour qui ne s’est finalement pas encore éteint. Et toute la ville s’enflant devant nous, tel le dos rond d’un volcan, les vies humaines comme autant d’étincelles sur ses flancs.

Et la fin du jour: même dans la vie ordinaire, la routine, un peu de magie. L’autre soir, en rentrant du boulot — la traversée de la place de la gare subtilement transformée, « enchantée ». Mieux: brouillée. Lorsque la lumière du jour commence à se faire indistincte, les formes humaines et végétales — tout ce qui vit — semble vibrer, tandis que l’architecture des bâtiments semble acquérir une nouvelle franchise, se découper d’autant plus précisément que les êtres deviennent presque flous. Ce soir encore: lumière grise, entre chat & loup comme le dit une belle expression — ce moment où l’on n’est plus tout à fait dans le jour, mais pas encore dans la nuit. Et les feuilles mortes jonchant le sol, rousses, semblant irradier leur propre lumière, étrange & superbe contraste du ciel blafard & des taches dorées des feuilles, tavelant les trottoirs.