#2859

Presque tous les dimanche matin, c’est-à-dire lorsqu’il ne pleut pas, je réponds à l’appel des deux marchés : les halles des Capu et la brocante de saint Mich. Selon les fois et les autobus, j’arrive par le long arc et le brasier bleu des quais, ou bien par la cohue du trottoir trop étroit avant le carrefour qui ronfle et fume. Et curieusement, en six ans je ne me suis toujours pas lassé. Également curieux que m’amuse tant cette plongée dans des foules, pour un vieux mec qui n’apprécie guère cela dans toutes autres occasions.

Eh bien là, semaine après semaine, chaque fois c’est semblable et différent : dimanche dernier les stands rares grelotaient sous un ciel glacial et des coups de vents, et je ne rapportai qu’un mince volume de Rimbaud — souhaité depuis longtemps, tout de même : enfin les textes, seulement les textes, sans toutes ces fichues notes où des profs croient bon de livrer « explications » et commentaires, fichus parasites, laissez donc Rimbaud parler. Aquarium ardent et aube de juin batailleuse : laissez-nous en trouver le sens, ou pas, c’est Rimbaud que l’on dénature à coups de notes de bas de page.

Ce matin, sur le bitume vernis d’humidité se pressaient les stands en grand nombre, sans parler des dames à brushing et des messieurs à poil blanc qui tractaient pour le candidat du clan présidentiel, et j’ai rapporté une poignée de Colette, Carco et Dabit, un Renée Dunan polardo-coquin ainsi que quatre jolies revues Pif des années 60. Papier humide, trouvailles au hasard, matin doux.

#2853

Faut-il donc l’avouer ? Le goût sucré de Bordeaux pour moi, de manière intime, ce n’est pas le cannelé : peut-être n’était-il pas encore si présent, dans le mitan des années quatre-vingt qui me vit effectuer mes études ? La pieuvre Baillardran n’avait-elle pas alors encore poussé tous ses tentacules ? Ou bien, plus sûrement, mes finances d’étudiant crevard me firent-elles éviter sans même y songer friandise si coûteuse ? Toujours est-il que je ne découvris le charme du cannelé qu’un peu plus tard et que, dans mes souvenirs, c’est une viennoiserie bien plus ordinaire — non pas cette chocolatine dont je découvris avec ébahissement que ces sauvages de Lyonnais la nommaient « pain au chocolat » —, juste le pain au raisin, vous savez, cet escargot, qui fit durant trois années mon alimentation principale et dont pourtant je ne me suis pas écœuré, une dame dans le hall minable de l’IUT en vendait d’énormes pour vil prix, et ce goût m’est resté, délice encore, souvenir et gourmandise.

#2843

Dans son essai L’Invention du quotidien, le philosophe jésuite Michel de Certeau débutait un chapitre psychogéographique par une description du fait de considérer Manhattan depuis le cent-dixième étage du World Trade Center, et la manière dont l’on pense alors pouvoir lire le texte de la ville. Il n’y a rien de cela à Bordeaux, ville plate : certes nous avons bien quelques hautes collines mais elles dominent l’autre rive (emprunter le tram pour monter jusqu’au Rocher de Palmer me fait toujours grand effet, cette impression unique d’obtenir une verticale dans Bordeaux l’horizontale), tandis que sur son territoire historique, principal, Bordeaux ne présente guère ni reliefs (le fameux « mont Judaïque » qu’est la place Gambetta manque singulièrement d’élévation) ni points de vue élevés. L’on peut bien monter jusqu’à la terrasse de la Méca toute neuve, ou sur l’un des clochers, ou bien encore au bar très chic aménagé sur les toits du Grand Hôtel — une fois même, j’eus la témérité de grimper dans la grande roue de l’hivernale Foire aux plaisirs des Quinconces — mais il n’y a pas alors cette exaltation, cette vue dominante et englobante que peut procurer ne serait-ce que le dernier étage d’un grand immeuble à Paris, par exemple. Le morne paysage des toits, ondulations de tuiles romaines et éclats de pans de murs, ne dégage pas grand-chose de l’identité de la ville. Nul Batman n’ira se percher sur une gargouille avant de bondir d’une corniche à une autre ; à Bordeaux il n’est pas possible de considérer la vie de haut, c’est au niveau du sol qu’elle se tisse. Pas de catacombes ni de métro, non plus : Bordeaux reste en surface, et cela suffit à son mystère. Ces courbes le long de l’eau (et non amis hétéro, il n’y a pas que les filles qui ont de belles courbes, les garçons aussi). Ces rues minérales qui cachent en vérité une multitude de jardins de l’autre côté des maisons. Ce fleuve si large qui parfois se met à couler à l’envers, dans ce mouvement qui se nomme le mascaret et qui emplit à rebours même les étroits ruisseaux de Bègles, les esteys. Cette cathédrale dont le clocher à part du corps principal fut à l’origine un phare pour guider les piétons à travers les marais — ces derniers s’étendant encore sous le centre de la ville, Pey-Berland est un lac et Saint-André est planté dans l’eau sur des piliers. Je me faufile dans les rues blondes ou sombres et je ne découvre jamais tout à fait la ville, chacun la construit par ses pas et ses vies, toutes ces lignes d’existence qui se croisent, mais rarement elle se livre et son étendue est telle que je ne peux la connaître tout à fait.