#3068

Hier soir j’évoquais avec un vieil ami cette pratique des notes d’observation. Je nommais dans le temps cela mes « instants lucides », ces minuscules moments que j’essaye de saisir par écrit, en imitation de l’art du croquis sur le motif, comme j’en ai vu vendredi dernier d’admirables exemples avec les carnets d’Emmanuel Guibert, au musée d’Angoulême. Faute du moindre talent graphique j’essaye d’assouplir mon écriture, ce sont comme de petits exercices. Et puis, ces temps-ci, mes séjours pastoraux ajoutent leur saveur impressionniste, leur caractère de « parenthèses » d’exception, à ce que je peux vouloir retenir. Ces carnets virtuels, j’y pioche également lorsque je compose des fictions : ainsi ai-je été ravi de retrouver, pour une nouvelle récente qui sortira l’an prochain en anthologie, mes notes jetées hâtivement lors d’un passage au petit matin entre Saint-Malo et Jersey, il y a des années. J’achève mon gros travail de relecture, et mes deux prochains et derniers week-ends à Champignac j’essayerai de revenir à ma propre écriture, avant d’y consacrer mes mois de juillet et août, « sanctuarisés » chaque été dans ce but.

#3016

Mon prochain roman bouclé hier matin (je pense), après l’attentive et sévère relecture de mon frangin Pagel, je respire un peu mieux. Les Trois cœurs sortira à la rentrée chez un petit éditeur de Saintes, Koikalit, et poursuivra mon exploration des vies des détectives Viat Koulikov et Jan Marcus Bodichiev dans une uchronie proche. Je leur ai déjà consacré trois petits volumes aux Saisons de l’étrange, et une poignée de nouvelles (un gros omnibus est prévu). Et de fait un autre recueil est en cours de finition, que j’espère achever cet été. Alors donc je souffle un peu, et avant de me plonger dans le fleuve tumultueux d’un Stefan Platteau (qui vient de me rendre le début de son prochain tome), je poursuis mes lectures polar « vintage », des Michel de Georges Bayard en Bibliothèque verte et des Jacques Decrest, l’un de ces grands messieurs du roman policier qu’écrasa le rouleau compresseur du néo-polar et le culte du « roman noir » : eh bien je le préfère gris, moi, le polar.

#2994

J’avais vendu à mes camarades des Saisons de l’étrange le principe d’une trilogie de volumes consacrés à mon détective privé, Bodichiev, et ils les ont concrétisés, je leur en suis infiniment reconnaissant — le troisième, le roman Menace sur l’Empire, est paru il n’y a pas longtemps. Allez voir leur financement en cours, d’ailleurs (« La foire de l’étrange » sur le site Ulule), c’est plein de lots très alléchants et leur but est rendu plus aisé à atteindre grâce à un récent mécène, les textes sont excellents et ça vaut donc grave le coup de les soutenir — mais bref, il s’est avéré que mon goût pour Bodichiev se trouvant réveillé, j’avais envie de poursuivre au long cours, j’ai déjà deux volumes d’avance… et la chance qu’un autre petit éditeur vient de me proposer d’assurer cette suite. Entre Christian Robin cet éditeur, Michel Pagel qui me relit, Mérédith Debaque qui continuera à être mon directeur littéraire et Melchior Ascaride aux couvertures, j’estime avoir une veine inouïe. Je termine donc une deuxième lecture du prochain roman, Les Trois cœurs, qui devrait sortir en novembre chez Koikalit, je fini une nouvelle à Oxford — et hier soir ai pris pas mal de notes pour une autre, où je vais me « risquer » pour une fois à créer des décors que je n’ai pas visités. J’avais déjà fait cela dans une nouvelle située au sein du même univers, pour une anthologie qui doit sortir en début d’année prochaine, et le hasard de lectures concomitantes sur Raguse (Dubrovnik) m’inspire pour tenter cette autre escapade.

#2989

Work in progress.

À son réveil ce matin là, Bodichiev ressentit un curieux effet de dissociation : il ne savait pas où il se trouvait, ni quelle heure il pouvait être. Il reposait dans un épais silence et, bizarrement, la lumière semblait tomber du plafond, comme une masse blanche, coupante. S’asseyant dans le lit, en ramenant ses genoux vers lui, le détective se prit la tête entre les mains — avait-il tant bu, la veille, pour avoir la cervelle si embrumée ? Il se souvenait maintenant : une chambre à St Leonard, le collègue d’Oxford qui l’avait invité à donner une conférence sur son métier de détective. Eh bien, le cherry des profs s’avérait nettement plus traître qu’il ne l’aurait jamais pensé. En écoutant mieux, il réalisa que l’absence de bruits ne constituait pas exactement ce que l’on nomme le silence, il s’agissait plutôt d’une sorte de coton, comme l’atténuation des cloches, des grelottements de vélos, des appels de passants, à croire qu’un couvercle venait d’être posé sur l’extérieur. Bodichiev encore groggy de sommeil se demanda s’il avait été drogué, si quelque somnifère…

Mais c’était absurde. Frissonnant, il se décida à poser les pieds sur la descente de lit. Cette lumière… Le détective continuait à être un peu désorienté, dans l’air glacial de la chambre, avant qu’il ne réalise soudain. Se levant d’un bond — qui lui arracha une grimace, tant ses tempes battaient douloureusement —, il alla soulever la vitre et poussa les deux battants des volets : un blanc éclatant, presque aveuglant, l’accueillit.

« Il a neigé », grommela-t-il en énonçant l’évidence.

S’habillant en hâte dans le froid de la chambre, Bodichiev descendit au réfectoire, une belle pièce aux voûtes blondes et aux larges poutres. En dépit de l’allégresse provoquée par la vue de la neige, il ne parvenait pas à s’ôter une certaine impression de malaise, provoquée par son réveil lourd, la vague douleur dans ses tempes et le froid de St Leonard — personne ne chauffait, dans cette université ? En poussant la porte, le carrelage rouge et ivoire se révéla d’autant plus étincelant qu’il n’y avait absolument personne dans la pièce. Une horloge sur le comptoir annonçait pourtant plus de 9h du matin, ce qui surpris Bodichiev.

Secouant vaguement la tête, ce qu’il regretta aussitôt, le détective se dit qu’il allait rendre visite à l’excentrique professeur O’Brien dans son refuge, lui tout de même serait certainement debout.

Passant la porte-fenêtre, déjà grande ouverte (« Ces gens sont fous » se dit-il), Bodichiev vit un grand dos sombre se dresser sous son nez, et une ample chevelure de boucles argentées.

« Professeur Bellamy, bonjour ! » héla-t-il le personnage.

Les mains croisés dans le dos, vêtu d’un long manteau sombre, Arthur Bellamy se retourna à demi. Sous ses épais sourcils gris, son regard fut un instant sévère, avant qu’un sourire ne révèle ses grosses dents et son humeur toujours affable :

« Monsieur le détective ! Ah tout de même, je désespérais que quelqu’un se réveille enfin, dans cette maison du sommeil !

— Je suis le premier ? s’étonna Bodichiev en serrant les pans de sa veste.

— Je n’ai vu personne d’autre, notre petite collation d’hier soir semble en avoir assommé plus d’un ! déclara l’autre, un rire silencieux secouant son immense carcasse.

— Je n’avais pas réalisé que ces quelques alcools m’auraient fait une telle impression », grimaça Bodichiev, soulevant sa casquette pour se frotter le cuir chevelu.

Devant les deux hommes s’étendait le grand pré de Merton Field, au coin duquel, modeste, le collège de St Leonard s’enfonçait après les établissements plus célèbres de Corpus Christi et de Merton. La neige tombée durant la nuit gommait entièrement les alentours, même l’allée piétonne macabrement nommé Dead Man’s Walk — l’ancien tracé d’un cheminement funéraire juif, apparemment — ne se distinguait plus qu’aux pas s’y étant déjà inscrits et aux murets la bordant par endroits. Plus près de la terrasse du réfectoire de St Leonard, Bodichiev remarqua qu’une piste de traces de pas s’étendait devant eux, depuis l’ouverture de la porte-fenêtre jusqu’à la porte de la « cabane » du professeur O’Brien, en fait une belle rotonde en pierre dans le même style néo-gothique que le collège. Derrière un rideau d’arbres bleuis, le soleil d’hiver n’ouvrait qu’un demi œil d’un jaune éblouissant.

« J’allais justement voir à la cabane si le professeur O’Brien est levé, déclara Bodichiev. Vous venez ? »

Comme réveillé par le détective, Bellamy haussa des sourcils surpris et le précéda avec alacrité, faisant le tour du bâtiment. Sortant des gants de sa poche, Bodichiev pressa le pas lui aussi, en évitant inconsciemment la piste inscrite sur le blanc tapis. Le simple temps de cette traversée de quelques mètres, le détective eut les pieds trempés, ses chaussures n’étant guère prévues pour la neige. Il arriva à la porte de l’ancienne loge en même temps que Bellamy et ce fut lui qui toqua. L’huis resta close, aucun bruit ne provenait de l’intérieur. Encore une fois, Bodichiev s’étonna de l’étrange qualité d’étouffement des bruits du revêtement neigeux : Oxford demeurait coite, sous le ciel d’un blanc-gris uniforme.

« O’Brien ? Debout, mon vieux ! » tonna Bellamy en frappant à son tour, d’un poing décidé. Le bois épais de la porte subit cet outrage sans broncher. Bodichiev, que n’avait pas quitté le malaise ressenti à son réveil, fit quelques pas de côté pour aller se pencher à une fenêtre. L’intérieur, éclairé du blanc éclat de la neige, ne révélait rien que la grande table, les bibliothèques, les placards en fer, tout ce que le détective avait vu la veille lorsque le chercheur lui avait fait les honneurs de son logis. À tout hasard, Bodichiev toqua à la vitre, qui sonna claire, sans éveiller plus de mouvement dans la « cabane ».

Bellamy poussa un grognement et Bodichiev le regarda, un peu étonné : le professeur tordit des lèvres, gêné :

« Avec sa maladie, je me demande toujours… »

Le professeur O’Brien subissait en effet les affres d’un cancer, qui le laissait le teint jaune et tiré, on savait que le pauvre homme n’en avait plus pour beaucoup de mois à vivre.

« O’Brien ? » beugla encore le prof, en pesant sur le bec de cane, qui ne céda pas.

Sans trop réfléchir, Bodichiev revint aux ogives gothiques de la fenêtre et pesa sur le bord du cadre d’un des battants, puis de l’autre — qui céda sans problème, il s’ouvrit vers l’intérieur. Balayant la neige accumulée sur l’appui (heureusement qu’il avait mis ses gants), Bodichiev se hissa, se tira avec ses deux bras, et avec un grognement, glissant à moitié, sauta dans la pièce. Il faisait presque plus froid dedans que dehors, se dit-il machinalement, en regardant autour de lui. Il allait ouvrir à Bellamy quand quelque chose attira son attention, de l’autre côté de la longue table qui, couverte d’une nappe en toile cirée, partageait presque la grande pièce en deux.

« Professeur… » murmura-t-il en s’approchant, mais plus personne ne pouvait l’entendre. Il hésita à se pencher, mais ça semblait inutile. La scène ne laissait guère de place au doute. Les lèvres pincées, il alla plutôt ouvrir à l’autre :

« Entrez-entrez, mais faite bien attention, ne touchez à rien ! » ordonna-t-il à un Bellamy interdit. Le grand gaillard s’avança juste de quelques pas.

« Je suis désolé, le professeur O’Brien est mort », annonça Bodichiev avec un vague geste en direction de la table sous laquelle gisait le corps.

Bellamy resta immobile, les bras serrés sur son corps comme se protéger des coups du sort. Ses lèvres épaisses remuèrent un peu, sans un son, avant qu’il ne prononce :

« Il est mort ? »

Sans lui répondre, Bodivhiev lui avait tourné le dos et était revenu auprès du pauvre professeur O’Brien, dont la forme menue se tenait prostrée au sol, sur le carrelage. Il avait presque glissé sous la table. Une tache sombre maculait le devant de sa veste en poil de chameau, et non loin de lui gisait la forme brutale et compacte d’un revolver. Le détective observa tout, attentif, essayant de fixer d’un regard les éléments de la macabre scène. Un bruit derrière lui le fit se retourner : l’air confus, pataud, Bellamy venait de renverser une paire de lourds brodequins, près de la porte.

« Je ne les avais pas vues, les chaussures d’O’Brien… » balbutia-t-il. Il n’arborait plus son teint rougeaud habituel ni les fossettes de sa faconde presque exagérée, tout juste si l’ancien rugbyman ne tremblait pas.

« Ne bougez pas, lui intima Bodichiev, ou plutôt si, allez donc appeler la police, s’il vous plaît. »

L’autre acquiesça d’un mouvement de la tête et ne demanda pas son reste pour sortir. Bodichiev resté seul se retourna de nouveau vers le corps. Deux jours qu’il était là et voilà qu’un mort lui tombait dessus. (…)

#2983

Après une année a régulièrement lire des Mario Ropp, autrice oubliée de romans noirs très « vintage » au Fleuve Noir « spécial police » (petit vice que je partage avec Michel Pagel, qui m’a fait découvrir cette Sagan du polar), je suis actuellement dans un marathon de Josephine Bell, autrice certainement à peine moins oubliée, britannique, de polars entre les années 40 et 70. J’apprécie beaucoup la structure assez éclatée, souvent polyphonique de ses romans — et je songes tranquillement à construire ainsi mon prochain Bodichiev. Quoique rien ne presse : d’ici là, je dois encore avancer dans le court roman que je co-écrit avec mon camarade Basile Cendre, et j’ai une nouvelle sur le feu.