#2931

Observateur de la vie menue de mon quartier, par mes promenades vespérales, il y a tant de choses que je ne peux photographier et si peu raconter, comme le brouhaha pépiant des étourneaux dans les platanes du boulevard, qui s’échangent des oiseaux et bruissent le soir des longs chants chamailleurs de ces petits volatiles. Le tintement en dégringolade des bouteilles que quelqu’un jette dans la benne ad hoc, de l’autre côté des voies. Le crissement des grillons dans le pierrier de celles-ci, très présent aux abords de la tranchée du chemin de fer mais inaudible dès que l’on fait quelques pas pour s’en éloigner. Les senteurs aussi, celle des chèvrefeuilles au coin de certaines maisons ou au-dessus des murs, un miel persistant qui flotte sur les rues. En attendant celui des tilleuls lorsque ce sera la saison, sous les grands arbres gonflés d’un arrondie de feuillage sombre. Ou plus subtil mais moins plaisant, le soupçon de vin rouge des figues pas encore tombées qui fermentent sous de larges feuilles spatulées comme de gros doigts. Et après la pluie, le périchor et l’asphalte mouillé, enivrant, entre terre et réglisse, vert et noir.

#2926

Hier soir, lors de ma promenade vespérale, le rose du ciel teintait toute la ville d’une note beige plus soutenue encore qu’à l’habitude, rebondissant de façade en façade et transformant les plus sévèrement classiques en couverture de la NRF.
Un même vent acide coule aujourd’hui sous les nuées grises, si bienvenu après l’heureusement brève poussée d’excessive chaleur. Une odeur de pluie qui ne tombera pas traîne dans l’air qui faseye, alors que la veille une senteur d’allumette frottée piquait les narines. Sous le figuier vibre une ombre presque phosphorescente, l’herbe sèche se couvre des corps racornis de feuilles abandonnées.

#2925

Un charmant mystère vient de s’élucider. Depuis quelques soirs, il m’arrivait d’entendre des sons de cavalcade sur les tuiles, mais pourtant Mandou, d’ordinaire si prompte à réagir et à aller défendre son territoire contre de félins intrus, levait à peine le museau et n’intervenait pas. J’en étais à m’interroger sur la nature de l’animal caracolant ainsi, à la fois bruyant et léger : déjà que j’ignore qui sont, depuis des années, les hôtes du plafond de mes toilettes, dont j’entends régulièrement les fruchements et petits cris — merles ou petits mammifères ? Eh bien, ce matin j’ai compris qui sont les galopeurs : trois chatons, la bouille étonnée et les oreilles trop grandes, masque blanc et pelage rayé, qui gambadaient et se poursuivaient au sommet du grand et large mur dominant les jardins de l’impasse. Curieux comme mes chattes s’avèrent indifférentes à la présence de ces trois jeunesses de leur espèce.

#2922

Déjà la fin juillet de cette étrange année à l’avant-goût douceâtre de fin du monde. Pourtant on survit. Non sans séquelles psychologiques je suppose, l’enfermement, la solitude ; je pensais aller à Prague, Rome, Paris et Metz, je suis resté au fond de mon impasse bordelaise, et l’impression s’installe durablement que ma petite maison se trouve à l’ancre comme une sorte de bateau immobile entre la mer des toits et le fleuve ferroviaire : chaque midi hisser les voiles (ouvrir le parasol, déployer la bâche), chaque soir manœuvrer les écoutilles (ouvrir en grand les Velux pour aérer l’étage, ouvrir l’imposte du couloir pour créer une circulation d’air), échapper pour le moment au fait de dormir à la cale (la chambre d’été, au niveau de la cave), quant au ballast, oh, tant de livres, tant de livres. Lassitude, je n’aime pas l’été.