#6030

En ce samedi printanier, balade au jardin botanique de la rive droite pour observer les floraisons et bourgeonnements tout frais. Les grenouilles s’époumonaient, les chenilles processionnaient, les alevins frétillaient. Le reste de la promenade s’avéra plus minéral et moins attrayant, dans les vilains nouveaux quartiers aux immeubles serrés et médiocres où rien ne distingue plus Bordeaux de Villeurbanne ou de Massy : le nivellement par le vulgaire architectural.

#6029

Parti tôt ce matin, c’est avec une certaine alarme que, depuis ma fenêtre de bus, j’ai observé l’enchevêtrement précaire et confus de toutes ces mobilités urbaines, les piétons filant comme des dytiques sur l’asphalte, les vélos en frêles sauterelles, les hannetons des voitures et les grosses chenilles grises des tramways croisant les fils tressés par ces araignées de scooters, des trajectoires en tous sens qui agitent les toiles et la trame des rues.

#6028

Invisible, un esclandre de grues est passé ce matin dans le ciel cendré. Au-dessus de la place de la Bourse, une déchirure de nuées blanches érige des Alpes inconnues. Balade du samedi : d’un pont à l’autre avec crochets pour pèlerinage au siège de la société familiale de mon parrain et pour le jardin public, où je nourris un canard de quelques bribes de mon pain gascon à l’abricot. Passe un autre vol de grues, dans le bref moment d’azur des Chartrons.

#6027

Après la tempête Louis et ses rideaux de pluie, qui des jours durant battirent toits et rues, la ville se réveille frileuse et craintive sous le regard d’un ciel transparent et les caresses d’un soleil tendre. Tout luit et brille du ripolinage encore humide et les sons – trilles du merle, roucoulements du pigeon, cloches de l’église ou course du torrent – portent plus loin. Le tour d’un lac, les escaliers d’un coteau, un bouc dans son enclos. En retour de boucle, le ciel chafouin de nouveau illumine sur l’autre rive, indistincts derrière les branchages gris, une plage dorée et les ziggourats d’une blonde Atlantide, avant qu’une encre soudaine se répande dans les nuées. Sous le pont, comme la grêle roule sur le pavé, nous prend à son bord un providentiel bateau-bus prêt à partir.

#6026

Écrire à bas bruit, à voix basse, ce n’est pas le meilleur moyen de se faire entendre dans la cacophonie commerciale et réussissent sans doute mieux certaines grandes gueules qui l’ouvrent plus sur les réseaux qu’elles n’œuvrent à l’exigence littéraire – mais pour quoi au final ? Qu’est-ce qui restera ? La postérité est une loterie. Je réédite ces temps-ci de belles voix oubliées, Christine Renard et Jacques Boireau, progressistes et singulières. Et pour ma part je cesse peu à peu d’écrire, comme d’autres. Je termine deux novellae et ensuite ? Peut-être finir un autre court roman si mon camarade d’aventure s’en rend disponible, et la publication en septembre prochain d’un ultime petit recueil de mon détective. Le gros roman censé boucler ce cycle sortira-t-il ? Les éditeurs ayant demandé à le lire ne l’ont point fait, leur attention certainement demandée par de plus grandes clameurs. Tant pis, personne n’est indispensable et puis, avec la mort de mon parrain mon tranquille « espace d’écriture » a disparu. Alors lire, éditer, publier, faire libraire, faire salon, se promener, mais ne plus écrire ma foi.