#5074

« Flâner dans une bibliothèque, ouvrir un livre au hasard, déboucher au tournant d’une page sur une phrase qui m’enchante ; relire un auteur qui a été le compagnon de la jeunesse ; avoir la joie de le trouver neuf, et intacte mon émotion… »

Ces quelques lignes de Maurois résument un peu mon état actuel de picorage dans des livres, me fixant peu — quoique tout de même j’ai lu avec plaisir le prochain Mauméjean, curieusement tendre et rugueux à la fois, et déjà deux Varesi, le nouveau Simenon italien. Mais sinon, tarabusté par le fait que j’écrive moi-même, ou que lorsque je n’écris pas j’y réfléchisse, je décante, puisqu’un livre est « le durcissement d’un moment de la pensée » (Maurois encore), je passe d’un bouquin à un autre sans trop savoir ce que je veux, nervosité pénible qui est le contraire de s’enfoncer avec confort dans un plaisir de lecture. Follain, Modiano, Fargue, Perec, Gracq, Cocteau, Maurois, je ne me décide pas.

#5058

Dans mes lectures du moment (j’avais écrit « actuelles », mais justement elles ne le sont guère), surtout constituées de romans et documents du Paris d’entre-deux-guerres et jusqu’aux années cinquante, Salmon, Fargue, Beucler, MacOrlan, Colette, Hardellet… ce qui me frappe le plus en définitive c’est cet espace urbain plus libre : une guinguette abandonnée, une ancienne carrière, des jardins, des « terrains vagues » (j’adore ce terme), la ville est encore respirante, évidée de lieux creux, de recoins désaffectés, tandis que les rares fois où je me rends encore à Paris de nos jours je suis effaré par sa concentration, le moindre lopin occupé, entassé, sur-construit.

#5056

« Des trains qui ont des longueurs d’instants de cafard »… Je lis ou relis beaucoup de Léon Paul Fargue en ce moment, l’un de mes poètes favoris. Il ne cesse de me renverser par ses comparaisons et métaphores lunaires, inattendues, souvent cocasses, cette langue d’une admirable souplesse. Et je m’amuse de son obsession pour les trains, les gares, les rails, qui rejoint si bien mon quotidien, même si ce soir pour une fois j’ai choisi de faire sonner une galette de musique mélancolique plutôt que de me contenter du chant de la voie ferrée. « Un quartier de locomotives et de poètes », souhaitait Fargue. « Jaillis des rails luisants comme un halage de larmes. »

#5044

Lecture avec jubilation de ce remarquable essai afin d’essayer de mieux comprendre, d’étudier, les types de structures narratives que je mets en place dans le gros roman choral sur lequel je trime actuellement. Rien de révolutionnaire donc, puisque je m’inspire beaucoup de ce qui se fit dans les années 1920… Apprit au passage que le projet que Georges Perec fit aboutir avec La Vie mise d’emploi (que je relis ; enfin, disons que j’y picore de nouveau), cet étrange roman d’escalier, fut à l’origine un souhait de Blaise Cendrars, qui ne le mena pas à bien.

#5031

Deux nouvelles m’attristent considérablement ce matin, à savoir la mort d’une copine que j’avais perdue de vue, Vanessa Terral, et celle d’une des très grandes dames de la fantasy contemporaine, Patricia McKillip. L’œuvre de cette dernière fut parmi les toutes premières que je lus en anglais — au mitan des années 1980, lorsque les éditeurs français d’imaginaire (traduisez à l’époque : uniquement de SF !) freinaient des quatre fers pour empêcher la pénétration de cette épouvante, la fantasy. Poussé par quelques amis (Brèque, Marcel et Pagel, surtout) à me lancer dans la lecture en V.O. alors que mon niveau d’anglais avait toujours été calamiteux, j’avais tellement envie de découvrir ce genre neuf (pour moi) que j’en fis l’effort, et finalement l’anglais s’avéra une langue très aisée d’abord. Deux des premiers romans que je lus furent The Riddle-Master of Hed et The Forgotten Beats of Eld de Patrick A. McKillip. Et je me revois encore, dans ma petite chambre dans un ancien bordel en centre-ville de Bordeaux (si), en train de lire cette prose incroyablement riche et pourtant si accessible. Franchement, McKillip, pour moi, ce fut alors une littérature qui me fit exploser le cerveau — je n’en revenais pas. À la fois le langage (lire en américain), le style (excessif) et les thématiques (comme du conte de fées complètement réinventé et développé). Ensuite, j’ai lu plein d’autres auteurs bien sûr, par exemple Ellen Kushner, ou Pamela Dean, ou Steven Brust, ou Roberta MacAvoy, ou Esther Friesner, ou Barbara Hambly… me suis même risqué sur l’indigeste Stephen Donaldson… mais j’ai toujours conservé une place spéciale dans mes goûts, presque une douce perversion, pour les hallucinantes sucreries de Patricia McKillip. Elle fut un peu traduite, chez J’ai Lu et chez Mnémos, sans grand succès je crois — trop précieuse, trop exigeante ? Pour moi elle fut une lecture marquante de mon parcours d’éditeur, c’est certain. Et je suis triste.