Ces derniers temps je me rends fréquemment en centre-ville le matin, et j’ouvre grands les yeux en me promenant un peu, ne voulant pas prendre Bordeaux pour argent comptant, pour quotidieneté invisible. Fragments de mon passé (le milieu des années 80), nouveaux ajouts, rénovations, placettes, perspectives, trottoirs, pavés, portes, moulures… le moindre détail recèle des surprises, des curiosités. Surgissements urbains toujours frais, piéton toujours attentif. Huit ans après mon retour d’exil, Bordeaux n’est jamais pour moi de l’inné mais de l’acquis, aux aguets.
#4041
Hier soir. Profiter d’un lot de courrier à poster pour secouer un moment la torpeur d’une journée de toux, de vertiges et de fatigue post salon. Au coin d’une rue manquer de percuter un garçon à la brune beauté juvénile, surgissement de fraîcheur après ce brouillard dolent. Ma canne à la main, qui ne sert pas qu’à servir l’image un peu ridicule d’un vieux dandy mais réellement à rassurer ma démarche tanguée. Au ras du trottoir l’azur d’un plumbago volète comme autant de papillons, suivi des cornets d’une rose trémière brillant dans le soleil fléchissant. Sur un jardin proche se balancent les rouges lampions des fruits d’un grenadier, étrangement exotiques. Rentrer pour poursuivre la lecture des plus de cent pages de la préface de Serge Lehman à sa nouvelle anthologie, qu’en dépit de ma difficulté à lire sur papier j’ai dévoré tout ce jour en une suite de longues gorgées.
#4040
La moutonmobile s’éloigne dans le jour limpide et la fatigue se pose sur mes épaules. Message pour mon moi d’il y a quelques jours : les Hypermondes ont eu lieu, ce sont excellemment déroulés, tout va bien, auteurs et éditeurs contents, pari tenu — on l’a fait ! Avec une pensée reconnaissante et plus particulière pour Natacha-la-guerrière, pour les copains du comité d’orga, et pour mon équipe qui a assuré grave.
#4039
Aux patères dans l’entrée, j’ai deux feutres et un canotier, mais le chapeau ne se porte plus guère. Tout juste en attendant devant la gare vois-je quelques hipsters à bonnet ou à bob et un groupe de beurs en casquette à visière longue ; les femmes sortent toutes « en cheveux », de nos jours, plus de couvre-chef. Je regrette cet appauvrissement de la mode et porte une casquette molle, presque sans visière, une légère l’été et une plus chaude en laine pour l’hiver. En constatant tout cela ce midi, je me suis demandé si dans l’univers de Bodichiev les citoyens portent encore des chapeaux. Bodichiev lui-même a souvent une casquette. Je vais indiquer ça, je crois, en passant.
#4038
Samedi dans le train j’ai débuté encore un petit texte pour le cycle Bodichiev : une lettre, car à force de relire tout Dorothy Sayers son astucieux système d’introductions épistolaires m’a inspiré. Une forme différente. Trop fatigué au retour pour continuer, mais cela me fait un petit texte « aisé » auquel revenir à d’autres occasions – rien ne presse, je vois loin et il s’agira je pense de l’intro au recueil « Voyages d’un détective à vapeur » pour lequel je n’ai qu’une nouvelle. Me projeter ainsi est fort plaisant, de quoi écrire / cogiter pendant quelques années encore.