Mais si : documentation. Oh certes j’utilise ce terme en clin d’œil à notre regretté Joseph, mais c’est réel. Il faut vous dire que depuis le début de la pandémie, je lis, en dehors des manuscrits ovins et de mon régime de bédé, je lis essentiellement de mon point de vue d’écrivain. Je veux dire : je suis revenu à une cure de français parce que je faisais des anglicismes, pensais même trop souvent en anglais, il convenait de remédier à cela ; foin donc de mes habituelles lectures en VO, j’ai lu Proust et Loti, Modiano et Le Guillou, Sagan, Ohl, Aymé, Giono, Perret, Samain, Karr, Owen, Carco, Salmon, Jaccottet, Simenon, Maupassant, qui sais-je encore ? Et du polar fifties car il me semble qu’à partir des années soixante la langue a changé, s’éloignant de ce lyrisme classique que je préfère : alors des auteurs oubliés du Masque, du Fleuve ou de Fayard… A la recherche de la musique du français, mais aussi des ambiances, des tournures, quelques détails narratifs, tout pour alimenter la petite machine à imaginer une uchronie. Et en dépit des soucis de santé, s’accrocher, se pousser à écrire, devenir un peu obsessionnel au point que la nuit parfois je profite d’une insomnie pour écrire une scène, ou juste un paragraphe, qui serviront plus tard, portés sur le carnet virtuel du téléphone. Quatre volumes parus, trois autres déjà écrits, et un plus gros roman qui me tourne en tête, se construisant en dépit des doutes.
#4064
Dans le ciel lumineux du début de journée, la musique joyeuse et dissonante des vols de grues en migration m’appela au dehors. Comment rester enfermé par un jour férié aussi beau, qui claironne et cancane ? J’ai donc été un peu marcher dans la ville, mon unique sport, à admirer l’architecture des façades et passer de petits parcs en jardins. Est-ce ma faute si, ce faisant, mon chemin croisa quelques boîtes à livres et même un bouquiniste ? On est bien peu de chose, chacun sa croix et je rapportai trois bouquins, allez. Documentation, documentation.
#4063
Je devrais sortir plus souvent en fin de journée, afin de saisir le ciel, m’ébahir des nuages, bailler aux nuées. Curieux comme 58 ans après ma naissance, les formations nuageuses continuent à toujours me surprendre. L’immense couvercle en forme de planche de surf qui, bordée de soleil, refermait le ciel au-dessus du quartier ce soir, la dentelle rougeoyante à l’autre bout, une brume orange au fond des voies ferrées, une fumée lumineuse montant au-dessus de la caserne, un mur bleu-gris vers la gare que perçait la clarté des grues… que de spectacles aux quatre vents. Mieux vaut lever le nez un moment que de se laisser stresser par le boulot ou écraser par la fatigue.
#4062
« En attendant, une soixantaine d’années de ruine accumulait des entrepôts noircis, des murailles de brique délavée, tout un décor aux couleurs neutres et tristes : celles du vitriol, de la mauvaise terre ou du fer battu. Hautes herbes, chiendent, buddléias arrimés partout, des arbres poussés au milieu de cours, des bosquets au coin des façades. Un vent acide poursuivait le détective. Curieusement, alors que l’on s’attendrait à ce que tout soit abandonné, çà et là des grappes de maisons subsistaient encore, un pub isolé à la haute façade jaune, le fronton bas et gris d’une école. Mêmes causes, mêmes effets, l’on aurait pu se trouver dans un quelconque bourg éloigné de l’East End londonien. »Il y a une quinzaine d’années, j’avais attrapé une bonne grosse grippe. Je brûlais de fièvre à petit feu toute la journée et, lorsque je rentrais chez moi, j’avais le cerveau en ébullition et notais plein de choses dans un carnet destiné à cela, placé bien en vue sur mon canapé : de cette poussée de fièvre date le premier synopsis de ce qui est devenu le roman Menace sur l’Empire, mais aussi les deux amorces de la novella que j’achève, Les Arrière-mondes.
#4061
Le ciel tardif s’habillait pour les fêtes hier soir, d’un citron vert strié de rose par-dessus les toits de la Victoire. Un peu plus tard je synesthésiais au concert de Minimum Vital, comme toujours leur belle musique d’un vert émeraude s’éclairant de percées solaires. Francis venant de me donner des Bibliothèques rose et verte, et comme je viens également d’en acheter à la brocante, je m’interroge un peu sur ces tonalités de fin de semaine.