#2912

Curieuse heure que celle où les ors du ciel drossent la grisaille dans les jardins alors que, perché sur la plus haute cheminée de l’impasse, le merle trille encore en pleine clarté. Au niveau du sol, les teintes mineures s’imprègnent imperceptiblement de bleu soir, tandis que massés en épaisse frange au ras des toits, les nuages rêveront bientôt dans ce contre-jour à la Magritte caractéristique des nuits urbaines.

#2911

Un trottoir jonché d’aiguilles de pin, quelques pigeons qui roucoulent non loin, et la machine à souvenirs se met aussitôt en fonctionnement. Entre deux averses, mon bout de proche banlieue acquiert une clarté, un cachet redoublés. Le ciel étage des constructions géantes en blanc et en gris, il s’agit d’une des choses que j’aime tant ici, l’ampleur du ciel au-dessus des maisons basses, grand spectacle chaque fin de journée lorsque je pars en promenade urbaine. Empruntant cette fois un parcours passablement différent, je m’extasie des fleurs blanches grosses comme une tête qui s’arrondissent au sein de feuilles comme de grandes écailles rouge-vertes, je ne sais le nom de ces arbres, apprécie leur beauté ample et leur parfum prenant. Les livres fleurissent aussi, dans ces rues : je croise quatre boîtes à livres, dont trois que j’ignorais. Et des chats, des corbeaux, des pigeons, avec un petit vent en arrière-pensée pour n’avoir pas trop chaud. Certes je ne rapporte que deux bouquins — mais cela vaut mieux, après tout, le confinement et ses conséquences auront retardé de pas mal de mois le moment où mon domicile explosera sous la pression livresque, je crois.

#2910

Par-dessus les jardins étroits et obscurs, la brume tombée des nuées, ou bien ces dernières décrochées de la nuit sous la force des bruines précédentes, brouille le bleu sombre où se dilate seulement le halo blafard d’un lampadaire lointain, dans l’échancrure entre les bâtiments. Beaucoup plus haut, les étoiles battent à peine sur un buvard humide et, entre les deux, un tintement électrique perce quelques fois avant que la rumeur paisible de cette heure tardive ne retrouve son souffle. L’oreille se tend en vain, pas de voix ni de moteurs, et si peu de lumière, tout dort.

#2909

Le conseil municipal de Minneapolis vient d’annoncer qu’ils vont démanteler et supprimer leur service de police. Dans le contexte actuel, permettez-moi de témoigner de mes rapports tristement décevants avec la police française.
 
Au début de ma carrière de libraire de BD, je fus un matin agressé par un petit voleur, qui cassa mes lunettes. Au commissariat, on prit ma déposition et, le coupable ayant été interpelé, on me convoqua pour une confrontation une semaine plus tard. Je me présente, et… mon agresseur n’est pas venu, mais le policier non plus, qui a « oublié ». L’affaire en resta là et je dû payer de ma poche mes nouvelles lunettes, ce qui me plongea durant plusieurs mois dans de graves problèmes financiers, au point que j’avais des difficultés à manger correctement.
 
Une fin d’année, le « provider » du site web des Moutons électriques ferma sans crier gare, et alors que l’on venait de lui régler le renouvellement de notre domaine. Nous perdîmes ainsi notre site, notre nom de domaine en .com (nous sommes en .fr depuis) et le chiffre d’affaire VPC de la fin d’année, donc une somme importante. Ayant porté plainte, je fus contacté plus tard et par téléphone par un gendarme, qui voulait que j’accepte un règlement à l’amiable. Comme j’avais refusé… l’affaire fut classée sans suite, sans courrier ni aucune information.
 
Comme je venais de préparer les premiers volumes de la « Bibliothèque rouge », mon appartement fut cambriolé et tout notre matériel informatique fut volé, nous faisant perdre nos archives et notre travail. La police vint relever des empreintes, et… ne fit rien d’autre, aucune enquête. Je me doutais de l’identité du coupable, une famille de délinquants logeant dans l’immeuble du devant (la famille… du concierge !) et je le dis aux policiers, qui en rirent. Mon voisin du dessous mena sa petite enquête et trouva immédiatement une témoin des faits, avec identification sans le moindre doute du fils du concierge. La police refusa tout net de faire quoi que ce soit.
 
Il y a quelques années, deux lots de colis, une trentaine à chaque fois, ne furent jamais acheminés par la Poste. Déposés au bureau de Terre Neuve à Bègles, en présence de mon adjoint, ces quelques soixante envois disparurent sans laisser de trace, nous obligeant à retirer ces tirages limités et refaire les envois, d’une autre ville car devant l’ampleur des problèmes avec ce bureau de poste, nous décidâmes de transférer nos expéditions ailleurs. Le commissariat refusa tout bonnement de prendre ma plainte, le Parquet ignora mon courrier et la Poste bien entendu ne répondit pas.
 
Enfin, en novembre 2017 je fus victime d’une agression par un fou, à mon domicile, et… mais voici un long récit résumant tout cela…
 
25 novembre 2017 en début de soirée : un individu qui m’est inconnu sonne chez moi, veut rentrer, ne parle pas français, se fait menaçant, je referme la porte, il tape, menace, revient une deuxième fois, encore plus violent, tape sur fenêtre et porte, revient une troisième fois, ma porte vole en éclats. L’individu s’enfuit en courant.
J’ai téléphoné trois fois au 17, la patrouille de police est venue ¾ d’heure plus tard. Les policiers ne sont pas restés plus de 5 mn et m’ont laissé sans aucune assistance devant chez moi, avec une porte détruite et béante, en pleine nuit, alors que mon agresseur pouvait fort bien revenir.
27 novembre 2017, le vigile envoyé par mon assureur en attendant la mise en sécurité de ma porte me désigne au matin un couteau et un tournevis cachés près de ma porte. J’appelle le 17, où un officier de police essaye de me dissuader de redéposer plainte, me dit de jeter ces objets à la poubelle, puis me rappelle pour me dire qu’en fait si, il faut que j’aille faire un nouveau dépôt au commissariat.
Au commissariat, l’agent d’accueil essaye de me dissuader de déposer plainte, me dit de laisser les deux objets qu’ils détruiront. Comme je m’en étonne, l’agent d’accueil me rend les deux objets, que dans les bureaux l’agente de police judiciaire s’étonnera de voir en ma possession, estimant qu’on n’aurait pas du me les restituer ainsi. Ma nouvelle plainte est enregistrée.
04 décembre 2017 : l’individu revient le matin crier et frapper et sonner à ma porte et à mes volets vers 9h du matin, puis revient encore vers minuit. Je redépose encore plainte, là les agents de police judiciaire me confient leur impuissance à m’aider et me demande de ne pas revenir encore poser plainte si le harcèlement se poursuit.
L’individu est encore revenu crier et frapper et sonner à ma porte et à mes volets un soir ; mon assistant, présent, et le voisin qui est témoin, ont tous deux téléphoné tout de suite au 17, sans effet, la police refusa de se déplacer.
L’individu est encore revenu crier et frapper et sonner à ma porte et à mes volets un autre soir, un autre de mes collaborateurs était alors présent. Puis d’autres fois encore, en présence de deux de mes collaborateurs.
Deux voisins et une voisine ont vu l’individu dans le quartier, plusieurs fois ; je l’ai aperçu également une fois, de loin (il s’est alors enfui en courant dans une rue adjacente), une quinzaine de jours plus tard.
Sans la moindre nouvelle des officiers de police judiciaire qui devraient se charger de ma plainte et alors que je m’estime toujours en danger, le 8 janvier 2018 j’ai écrit au procureur. Sans réponse. Je reçois un mail d’une policière me demandant le montant des frais de réparation de ma porte (pris en charge par les propriétaires, qui furent très chouettes). Des mois plus tard, courrier du Parquet pour m’informer du classement sans suite.