#2899

Hier soir, je me disais qu’à force de demeurer entre quatre murs, de pièce en pièce et même au sein de mon minuscule jardin, je me faisais l’effet d’un personnage de bédé enfermé dans ses cases, et puis ce matin je vois sur Insta le scénariste Velhman citer quelqu’un qui a eu la même idée. Ce qui renforce donc mon soupçon : le réel existe-t-il encore ou suis-je dans une suite de cases ?

#2898

Drôle d’époque, oui, mais aussi, plus intimement, très personnellement, drôle de moment d’écriture. Vous savez, ou pas, que j’ai publié deux recueils de nouvelles sous le pseudonyme d’Olav Koulikov, chez le petit éditeur Les Saisons de l’étrange. En fin d’année, j’y publierai également un court roman, Menace sur l’Empire. Les trois ouvrages appartiennent au même univers, avec les mêmes personnages : une uchronie anglo-russe où le détective privé Jan Marcus Bodichiev et son assistant Viatcheslav Koulikov mènent, au fil des années, diverses enquêtes. Ces documents sur un univers parallèle sont réunis après la mort de Viat par son fils, Olav.

Il s’agit d’un univers auquel je travaille et cogite depuis de très nombreuses années : j’ai commencé à écrire ceci vers 1997 et, tout de suite, la première nouvelle fut acceptée par Serge Lehman pour son anthologie événement, Escale sur l’horizon. Beau début ! Las, ça n’alla guère plus loin : deux autres nouvelles furent acceptées pour des anthos qui ne virent jamais le jour, une plus tard dans la revue québécoise Solaris… et c’est tout, finalement. Moi qui avait démarré bille en tête, croyant tenir « quelque chose », je fus rapidement douché par les réponses des éditeurs : « trop polar et pas assez SF », « trop SF et pas assez polar », « c’est des nouvelles » ; les refus en pluie. Je m’accrochai un moment à cet univers, y trouvant même un refuge lors de ma dernière et douloureuse année de libraire : écrire pour s’évader.

Et puis il fallait bien que je me rende à l’évidence, je laissai de côté tout cela, avec beaucoup de textes inachevés, les Moutons électriques venaient d’être créés et me prenaient toute mon énergie, j’y investissais tout mon enthousiasme.

De temps en temps, par sursaut, je proposais encore le recueil — avec toujours des refus. Jusqu’au miracle tardif : un micro-éditeur qui se déclare vaguement intéressé, et au même moment, Melchior Ascaride, nouvellement éditeur, qui me téléphone qu’il adore et qu’il veut absolument publier Bodichiev. Ainsi décidai-je de signer Olav Koulikov, à la fois par jeu et par défiance envers les représentants d’Harmonia Mundi. Le placement fut bon, la vente fut bonne — ouf !

L’aventure continua donc, avec un deuxième recueil publié dans la maison devenue indépendante, et ces derniers temps les corrections du roman, troisième volet d’un cycle dont j’ai décidé qu’il en comporterait quatre.

Et puis voilà : je me retrouve maintenant dans la rédaction du fameux tome quatre, un dernier recueil de nouvelles et novellas. Et de me dire qu’il va falloir dire adieu à cet univers, trouver par conséquent moyen de « caser » dans ces sept dernières fictions tout ce qu’il me restait d’envies, thématiques, atmosphères… engrangées durant toutes ces années. Car bien sûr, sous couvert de ces petits polars, se glissent de très intimes inspirations. Le roman par exemple naquit de deux rêves, l’un sur mon boyfriend du moment et l’autre sur un garçon que je venais de rencontrer. Puis certaines scènes, oniriques aussi. Et des promenades dans Villeurbanne (aussi étrange que cela puisse sembler), puis encore un projet de bédé, puis enfin un projet de roman avec Ugo Bellagamba. C’est tout cela, qui se trouve concentré dans Menace sur l’Empire. Vingt années d’imaginaire, en fait. Des images persistantes à se tirer de la tête.

Idem avec le présent recueil, dont je viens d’écrire deux des sept nouvelles. Une étape indispensable : une petite histoire située à la fin de la vie de Bodichiev, lorsqu’il se trouve à la retraite à Biarritz. Une évocation de dirigeables et un petit aperçu de la maison du détective au bord du canal. Presque rien à chaque fois, mais des bribes, de micro atmosphères auxquelles je tenais. Ensuite ? Il faudra que je termine les deux novellas entamées il y a si longtemps ; une enquête de Viat seul serait plutôt bien, une histoire de fantôme si possible. Quelque chose en Italie, Firenze ? Mais il y a aussi une nouvelle située à Bordeaux, huit alors ? La fiction en forme de documents judiciaires, inspirée par les études de droit de mon fils (celle-ci est presque terminée). Ce sera alors le clap de fin. Allez, j’y retourne.

#2897

Un instant de synesthésie. Dans l’ombre de ma chambre, cette nuit, j’ai senti la petite tête de Jabule s’appuyer sur mon bras comme une lueur d’un pourpre clair et le ronronnement nimbait son corps félin d’une teinte ocre, que je distinguais clairement alors que mes paupières demeuraient baissées. Je me suis rendormi.

#2896

Comme chacun en cette période anormale, me trouvant transformé en ce « reclus de l’impasse », je suis soumis à quantité d’injonctions contradictoires, l’incertitude pro complète, le chômage partiel et le stress que cela engendre, ne pas sortir alors que d’ordinaire je vais me promener presque tous les soirs (et en dépit de la case idoine sur l’autorisation, je ne m’y résous plus), la crainte lorsque je me rends au dehors pour de rares courses, tourner en rond, les nervosités dans les jambes, les tensions vagues, les insomnies, enfin tout ça, tout ça, tout le monde connait. Et je lis, sans doute encore plus que « avant », ce qui n’est déjà pas un mince exploit.

Quoi donc ? Après avoir relu le Paris insolite de Jean-Paul Clébert, j’avais entamée une tranquille relecture de mon poète marcheur favori, Jacques Réda, avec L’Herbe du talus, Châteaux des courants d’air, Le Sens de la marche, Accidents de la circulation… Puis une lecture en appelant une autre, Réda citait à un endroit le Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes, de Roger Caillois, et je me suis souvenu l’avoir acheté (sans doute sur sa même recommandation), sans l’avoir lu. Ce petit livre de 1977 chez Fata Morgana demeurait d’ailleurs vierge de toute lecture, puisque non rogné. J’entrepris alors de couper ses pages, geste bien peu courant aujourd’hui où même les José Corti connaissent le massicot. Et de découvrir sans doute une filiation de l’écriture urbaine de Réda, Caillois se livrant là au même exercice. S’y croise également le concept des Grands Transparents cher aux surréalistes, cette trace presque lovecraftienne au cœur de l’imaginaire poétique.

Tant qu’à lire des poètes marcheurs, et suite à une discussion avec mon fils, je résolus de relire pour la N-ième fois Chemin faisant de Jacques Lacarrière, et dans un esprit proche je relu aussi Les Eaux étroites de Julien Gracq, tiens justement un Corti au massicot. Mais le Lacarrière dont Axel m’avait parlé, l’ayant adoré, était L’Été grec, pas relu celui-ci depuis peut-être vingt ans, ou plus. D’ailleurs je ne remis pas la main sur mon exemplaire papier, heureusement je lis surtout en numérique ces temps-ci, mauvaise vue oblige (le confinement ayant coupé court à ma commande de lunettes de lecture). Je ne suis guère porté sur la Grèce et les paysages arides, non plus que sur les mystiques (tout le début, sur le mont Athos), et pourtant j’ai retrouvé la claire fascination de ce livre, et me suis amusé qu’elle croise une autre Grèce, celle de la trilogie de Jo Walton dans laquelle j’avance à petits pas, Thessaly, radical portrait de la construction d’une utopie classique. Denoël / Folio ont-ils craint de ce soit trop exigeant pour le lectorat d’imaginaire, qu’ils ont négligé de traduire ces romans-ci d’une autrice pourtant fort populaire ?

Se glissant au sein de toutes ces promenades littéraires, en contre-point, des polars comme d’habitude : Plenty Under the Counter de Kathlee Hewitt, superbe portrait d’époque du Londres du Blitz ; et War Damage de d’Elizabeth Wilson, polar historique sur le Londres bohème dans l’immédiat après-guerre. Deux romans marqués par l’influence de la grande Margery Allingham, tout comme, forcément, ces trois Mike Ripley lus ensuite, reprises du personnage d’icelle, Albert Campion, versant plus comédie mais néanmoins fort juste, bel hommage. Et Londres encore, mais déformé / réinventé dans un steampunk tendre et subtil, The Watchmaker of Filigree Street de Natasha Pulley. Polar aussi, trois Lilian Jackson Braun, autrice bien nord-américaine à laquelle je reviens de temps à autre, et à l’instant La Nuit de l’Araignée de Mario Ropp. Lecture conseillée par l’ami Pagel, celle-ci, d’un vieux « Spécial Police » du Fleuve Noir : l’on disait de l’autrice (car c’était bien une femme, de son vrai nom Marie-Anne Devillers) qu’elle était la Françoise Sagan du polar français. Superbe ambiance hivernale, beau suspense trouble, délicieux aspect complètement « vintage » (1968), chabrolien en diable, et une écriture mal assurée au début (répétitions, points d’exclamation, verbes ternes) puis soudain claire et  précise dans le dernier quart, sans doute n’y avait-il aucun travail éditorial à l’époque. À l’instant encore, Wake Up and Dream de Ian R. MacLeod, terrible uchronie de Los Angeles quelque part entre Dick et Lynch, captivante et habile.

Et puis du fantastique : le bref et fort réussi Mary Shelley contre Frankenstein de Cat Merry Lishi aux Saisons de l’étrange, relire le méandreux et humide The Rainy Season de James Blaylock, deux Harry Dickson de Jean Ray aussi. Oh, j’en oublie forcément.

#2895

Jour 20. I blame it on Cecil. C’est ce fichu bédéaste du diable qui me donna envie de constituer, au moins en partie, la collection des albums très grand format reproduisant les planches originales du maître Franquin. Et voilà, la pente fatale. Aussi mais avant, le gros et beau coffret « prétendument intégral mais en fait on en a oublié alors voilà un complément mais oups il en manque encore » des Gaston, coûteux mais fastueux. Oui, je suis un tantinet fan de Franquin, on va dire ça. Le volume rouge sans titraille (tss) est un recueil des couvertures des reliures du journal Spirou. My precious.

(Et je vais clore ici cette série, commençant à me lasser)