#2409

Longtemps je n’ai pas réalisé que certains verbes en usage dans ma famille ne relevaient pas du vocabulaire français. C’est en m’exilant dans cette portion lointaine et inconnue de la France qu’est le sud-est en général et Lyon en particulier, que j’ai vraiment réalisé ce que mon langage ordinaire comportait d’éléments issus purement du tourangeau. Ce qui est drôle, car je n’ai jamais habité en Touraine, la patrie de mes aïeuls — j’ai passé le plus clair de ma jeunesse en banlieue parisienne. Mais ces verbes s’inscrivent dans la tradition familiale et s’avèrent bien pratiques, recouvrant des actions que les verbes du français ordinaire n’atteignent pas. Considérez par exemple le fait d’être enchifrené — se sentir comme un chiffon froissé, un classique du rhume par exemple. La fenêtre qui ferme mal se met lorsqu’il y a du vent à bredaquer — à cogner vaguement. Dans la casserole sur le feu, l’eau se met à fretasser — quand les bulles bruissent avant le bouillir. Des étourneaux décollent en masse puis vont se rejuquer plus loin. Tournant de-ci de-là dans l’appartement, je m’occupe vaguement, je range un truc, j’en déplace un autre : je bousine — l’action de faire sans rien faire, peut-être le plus beau des verbes tourangeaux ! Et puis, fatigué, je vais m’épastrouiller dans un fauteuil, surtout si je ne suis pas bien rouchu (pas avoir la forme). Un goût en plus de l’acide, du sucré ou de l’amer : arse (astringent). Ajoutez à tout cela un simple objet, un caco (un récipient — la tête de mes copains bordelais un jour que j’ai utilisé ce mot), et vous aurez fait le tour du principal de mon vocabulaire « annexe », si précieux. Avec le plus beau, je trouve, dans sa claire construction d’origine latine : coupant un citron l’autre midi, j’en ai éperjuté partout — éclabousser du jus. Et encore, d’autres mots me reviennent : un garçon et une fille, ce sont un drouillé et une drouillère, par exemple.

Lors de mes études à Bordeaux, j’avais un peu étudié le vocabulaire bordeluche, pour un cours de linguistique. J’en ai hélas tout perdu, en dehors du « ça daille » (ça fait suer — plus bien entendu la chocolatine, le pain au chocolat, et la poche, le sac). Mais j’aime cet enrichissement de la langue française qu’apportent les vocables locaux — Flaubert après tout osait bien enrichir sa prose de quelques mots venus du normand. Ah tiens, une chose que je n’ai pas précisée, c’est qu’avec l’accent tourangeau, les verbes ci-dessus cités ne se prononcent pas comme ils s’écrivent : un re se prononce eur et un de se prononce eud. Donc bredaquer se prononce « beurdaquer », par exemple.

Effet sans doute de l’âge et de mes déjà 27 années d’exil lyonnais, loin de mes racines familiales et de jeunesse (la Touraine, l’Anjou, le Bordelais), je suis plus que jamais sensible à ces mots comme aussi à ces paysages, pierre blanche et toits d’ardoise, Lyon est fort belle (et le « yonnais » très sympa, que l’on n’entend hélas plus du tout), la Provence est très attirante, le Beaujolais est de toute beauté… mais ce n’est pas chez moi, de fait.

3 réflexions sur « #2409 »

  1. S’agissant des chocolatines, c’est confirmé ici :
    http://blog.adrienvh.fr/2012/10/16/cartographie-des-resultats-de-chocolatine-ou-pain-au-chocolat/
    La « poche » s’appelle parfois « pochon » (dans le nord ?). Mais un des objets les plus polynommés, c’est je crois la serpillère (pièce, wassingue, bâche, loque, gueille, since, wassingue, toile, peille, charpillère, pour ne rester qu’en France, il y a aussi des termes belges, suisses, québecois !).
    Giangi

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