Je lisais hier cet article et suis tout à fait d’accord avec cette déclaration du photographe : « As I got older and became interested in « visual » things, I began to re-evaluate these buildings that my parents generation hated so much and found that there was something I liked about a lot of them. » Bien sûr pour ma part je n’ai pas eu à attendre ce regain d’intérêt pour le modernisme et le brutalisme, étant enfant de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, je me suis toujours senti concerné par l’utopie urbanistique seventies. Devant d’ailleurs séjourner un peu à Paris début juin, pour le boulot, je prévois de refaire un petit pèlerinage à Cergy, véritable musée à ciel ouvert de l’architecture de cette époque. Quand ils sont issus du travail d’excellents architectes, modernisme et brutalisme ne sont pas cette pesante et ordinaire laideur qui ont tant conduit à leur rejet, mais une forme fascinante d’art. Et la semaine dernière à Londres, j’ai introduit Julien au magistral d’un Brunswick Centre, d’un National Theatre et, surtout, de l’incroyable quartier de Barbican — tout comme j’avais séduit Christine avec le quartier de Mériadeck, ici. J’adore cela, le beau brutalisme.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#2354
Hier soir j’ai relu des Nanar & Jujube de Gotlib, je me suis décidé il y a quelques mois à racheter cette intégrale et celles de Gai-Luron, fort heureusement encore dispo (« racheter » car offertes à mon coloc autrefois). C’est bien, d’ailleurs Gotlib c’est tout le temps bien. Et là je lis Chroquettes de Jean-Christophe Menu, paru il y a peu chez Fluide Glacial, et il parle un peu de Gotlib. J’aime bien Menu, aussi bien son trait tordu que ses propos, et ce n’est pas nouveau, dans le temps j’achetais ses fanzines chaque année à Angoulême — et il faisait déjà la gueule. Je me fous de ce qu’il dit en musique — les goûts musicaux sont parmi les choses les moins partageables, je trouve, et je n’ai pas du tout les siens (euphémisme) — mais le reste, la vie, les souvenirs, la bédé, tout cela mêlé, me semble remarquable dans son agencement comme dans sa pertinence ronchonne.
#2353
Exercice rituel : mes dernières lectures… Tout d’abord, l’envie m’a pris de relire un « roman culte » à moi que j’ai, et ma foi, l’âge du capitaine avançant j’aurai peut-être du m’abstenir car j’ai été, sinon déçu, disons légèrement désappointé. En effet, ledit roman, un petit space op français que je trouvais d’antan hautement amusant, Vautours de Marc Bourgois (paru chez Titres-SF), m’a cette fois semblé un tantinet trop immature. Bien fichu mais… oui, immature est le mot.
Tiens, je parle rarement de bédés, finalement. L’autre jour j’en ai acheté de bien alléchantes : tout d’abord, le Mickey de Lewis Trondheim sur dessins de Keramidas, un grand et bien bel album. Car voici donc que les éditions Glénat se piquent de faire réaliser des albums de Mickey par des auteurs franco-belges, sapristi! Ce premier est graphiquement somptueux, il n’y a pas. Et fan de Lewis, je ris toujours autant de ses gags. Mais… avouerai-je un léger sentiment de trop peu ? Le principe de présenter des gags prétendument tirés d’une vieille et rare revue, pour amusant et original qu’il soit, m’a semblé un rien léger. En refusant de se confronter à une narration complète, Lewis s’est condamné à une superficialité un brin décevante. Enfin, c’est beau, c’est drôle — c’est déjà pas mal !
Car, hem, je ne saurais en dire autant de l’autre album de la collection, par le Suisse Cosey : déjà, niveau humour Cosey c’est pas ça (euphémisme). Et j’ai trouvé toute son histoire bien embrouillée, ni claire ni bien menée, je ne sais où il venait en venir mais ce machin mou et fumeux n’a pas grand-chose pour lui… Pas même le dessin, maladroit, lourd, anguleux, franchement il y a un bon paquet de cases moches, d’incroyables erreurs de dessin, cet auteur réaliste n’a pas effectué le passage au comique sans dommages — et Cosey de se réclamer de Macherot dans un entretien? Oh bonne mère!
Macherot tiens justement, parlons-en : voici que René Hausman sort un album de Chlorophylle, donc d’après Macherot. Mais dans son propre style, qui fait merveille en illustration animalière. Et je vais peut-être blasphémer, mais je n’ai jamais été très convaincu par Hausman en bédé… Ses personnages ont toujours l’air hébétés, ça manque de mouvement, de lisibilité globale… Quant à l’histoire de Cornette, elle est à la fois molle et pas très engageante, tout cela manque de sympathie, de bondissant, de… d’humour, quoi, mais quelle idée de faire des reprises de bédés humoristiques avec si peu d’humour (ou pas du tout, dans le cas de Cosey) ?!
Des déceptions, quoi. Dans la même veine de reprises/hommages, on verra ce que donneront les prochains Lucky Luke de Bonhomme et Tif & Tondu de Blutch. Pas déçu en revanche par le nouveau Spirou & Fantasio des toujours (selon moi) excellents Yoann & Velhman. Tout juste eusse aimé que Dupuis leur octroit plus de pages que d’ordinaire, pour un album aussi historique : le retour du Marsupilami, bon sang! Enfin, Velhman s’est très bien débrouillé avec cette contrainte. C’est à la fois drôle, touchant et plein de références, et Yoann maitrise à merveille le dessin du Marsu, chapeau.
Retour au roman, avec une œuvre mineure mais très belle : Sous l’ombre des étoiles de Thomas Geha (Rivière Blanche). Un planet opera sans temps morts mais sans frénésie non plus, assez poétique en fait, servi par la belle langue ample de l’auteur.
Je n’avais guère entendu parler de l’auteur britannique Simon Ings (quelques nouvelles lues autrefois dans Interzone, me semble-t-il), et à Londres les couvertures de ses romans nous ont vivement accroché les yeux. Je lis donc City of the Iron Fish et c’est magistral. Une fantasy étrange et très littéraire, roman d’apprentissage dans une ville isolée au milieu d’un désert, ville que s’est toujours renouvelée grâce aux rituels, aux symboles et à la magie — mais maintenant les gens sont devenus plus rationnels, plus pragmatiques, alors la cité va-t-elle continuer à se maintenir ?
Last but not least, le dernier Kim Newman, The Secrets of Drearcliffe Grange School. Juste après la Première Guerre mondiale, une école anglaise pour jeunes filles, sévère et perchée sur une falaise, éduque notamment celles qui ont des dons… « particuliers », comme celui qu’à Amy pour la lévitation. Certaines des (super) héroïnes de l’époque viennent d’ailleurs de Drearcliffe. Mais des complots bouillonnent aux alentours, une conspiration de gens masqués, qui menace d’emporter l’école… C’est une sorte d’Harry Potter féminin complètement gothique, un peu la version « école de jeunes filles » de la Brigade chimérique. C’est tordu et hautement réjouissant. Du diable si je sais quel public ce roman peut bien viser, mais moi j’en suis.
#2352
Considérations londonesques…
D’ordinaire, les personnes avec lesquelles je me rends à Londres me retiennent un peu, mais cette fois…. Las : mon excellent camarade Julien est un pousse au crime, nous marchâmes huit heures par jour…
Cette ville change considérablement, sous la poussée du grand et gros fric. Le résultat dans la City est abominable, le skyline depuis la Tamise ne ressemble plus à rien, le Gerkhin est devenu presque invisible sous la masse des autres gratte-ciel tous embourcagés les uns contre les autres (c’est un très joli verbe, « embourcager »). Ailleurs, le résultat est plus harmonieux : derrière King Cross, par exemple, et l’ouverture du canal du Régent. Ce qui pourtant ne lasse pas de me faire soupirer après « mon » canal à moi, objet de tant de textes sur ce blog au fil des ans, mais pour essayer d’être objectif ces nouveaux développements vont dans le sens d’une ville plus belle, plus saine.
Étrange chose que la mémoire, j’ai réalisé que mes souvenirs avaient un peu tendance à « écraser » les lieux, effectuant des raccourcis et des réaménagements, ou bien au contraire éloignant des objets proches — je voyage tellement dans mes souvenirs, dans le Londres presque onirique de ma documentation, de mes lectures et de mes carnets de voyage, que sur le terrain j’ai parfois quelques surprises : l’église moderne à la flèche si aiguë est pile à côté de la station Warwick Street du métro alors que je l’en pensais séparée par une bonne distance de rue… À l’inverse j’eus quelques hésitations à relier les différents passages de mon propre guide du Londres gauchiste, n’ayant jamais effectué le parcours d’un seul trait…
On mange bien, à Londres : j’ai des kilos en trop, maintenant. Les plats type « pub » genre le fish and chips ; le restau éthiopien ; le restau indien ; et alors, le restau irakien ! Ce fut grand.
Au bord des larmes, soulevé de plaisir : ce fut mon sentiment lors d’un bref passage dans la « Rothko Room » de la Tate Modern. Aucun art ne me procure aussi immédiatement le bouleversement émotionnel, la bourrasque esthétique, que cette pièce savamment conçue pour cela, pour les tableaux de Rothko. Son abstraction est pure émotion. Il y a longtemps, lisant un petit roman que j’adorais, Escalier C d’Elvire Murail, je trouvais que la scène où un personnage demeure figé et bouleversé devant un tableau relevait de la grossière exagération d’auteur… Mais non point, depuis j’ai appris à soulever en moi ce plaisir particulier, devant certaines œuvres. Cette chaleur, presque un orgasme visuel — « pour s’envoyer en l’air le regard », disait autrefois un ami.
#2351
Une citation, en pensant plus particulièrement à mon excellent camarade JJR :
« Lovely things, maps! They’ll completely oust fiction in the near future. » (le protagoniste d’un roman policier de Robin Forsythe)