#2928

Un dimanche en cœur d’été, les sons de la ville n’appartiennent qu’au domaine de la quiétude. Nombreux bourdonnements et tournoiements frisés d’insectes – un corpulent bourdon noir butinait tout à l’heure les corolles des courges, plongeant profond dans les fleurs jaunes. Je ne peux hélas plus dormir la nuit sur la terrasse, maudits moustiques. Épars tchip-tchip des oiseaux discrets à cette saison, et ce matin quelques « pioup » isolés. La rumeur presque inexistante du boulevard. Le grommellement puis le grand souffle d’un train. La ville qui sonne belle, le samedi matin comme le dimanche : les cloches d’une église, voix de métal claire et sage. De minuscules « miaou », un instant, les trois chatons sont de passage en haut du mur. Les grincements sourds d’un autobus. La chute d’une feuille du figuier, froissement sec. Rien d’autre. Le chaud silence.

#2919

Un train passe et dans ce vent froid du matin le souffle pousse vers moi son long grondement de bronze, entre marée et orage. J’ai lu que de nouveaux habitants de Lormont voudraient que cessent les appels sonores obligatoires : s’installer au-dessus d’une zone ferroviaire trouée de tunnels et vouloir que les trains se taisent, quelle effarante sottise.

#2911

Un trottoir jonché d’aiguilles de pin, quelques pigeons qui roucoulent non loin, et la machine à souvenirs se met aussitôt en fonctionnement. Entre deux averses, mon bout de proche banlieue acquiert une clarté, un cachet redoublés. Le ciel étage des constructions géantes en blanc et en gris, il s’agit d’une des choses que j’aime tant ici, l’ampleur du ciel au-dessus des maisons basses, grand spectacle chaque fin de journée lorsque je pars en promenade urbaine. Empruntant cette fois un parcours passablement différent, je m’extasie des fleurs blanches grosses comme une tête qui s’arrondissent au sein de feuilles comme de grandes écailles rouge-vertes, je ne sais le nom de ces arbres, apprécie leur beauté ample et leur parfum prenant. Les livres fleurissent aussi, dans ces rues : je croise quatre boîtes à livres, dont trois que j’ignorais. Et des chats, des corbeaux, des pigeons, avec un petit vent en arrière-pensée pour n’avoir pas trop chaud. Certes je ne rapporte que deux bouquins — mais cela vaut mieux, après tout, le confinement et ses conséquences auront retardé de pas mal de mois le moment où mon domicile explosera sous la pression livresque, je crois.

#2907

Hier soir lors d’une longue promenade, je suis passé devant la Méca et sur son parvis, le vent hurlait — mais littéralement, de longs et suraigus hurlements provoqués je ne sais comment, le vent dans les haubans, sous la grande arche, dans les arbres, je ne sais mais le résultat dans cette portion de ville presque déserte provoquait presque le frisson, d’autant que ces temps-ci je lis pas mal de choses sur les Grands Transparents chers aux surréalistes, à Caillois et à Réda, ou bien sur les entités paramentales de Leiber dans Notre-Dame des Ténèbres, bref, sur les étranges et évanescents fantômes de notre vie urbaine.

#2874

Aimable rue Malbec qui, branlicotant des parages de la gare jusqu’à l’estuaire de la place Nansouty, laisse couler un macadam sans histoire, se cherche un centre sans jamais se stabiliser et incarne l’exemple tranquille de l’ordinaire bordelais, blond et provincial, excentrique sans avoir l’air. Les gueilles pendent devant les portes, comme il se doit, et alternent échoppes, maisons basses de plein-pieds, traditionnelles, et « échoppes doubles », alors assorties d’un simple étage. Le ciel semble plus haut dans ce sud de Bordeaux qu’au-dessus de la plupart des villes, même lorsque comme ces jours-ci il se vêt d’une grise houppelande. De loin en loin s’ouvrent des places si modestes que la municipalité ne semble pas s’être donnée la peine de les nommer, en tout cas nulle plaque ne l’indique, mais c’est chaque fois un petit événement urbain, le triangle d’une autre artère laissant respirer la chaussée, une boîte à livres ici, une boutique là, ou en tout cas le souvenir d’un commerce disparu inscrit en lettres râpées sur un fronton de bois ou bien à même la pierre. Des porches étroits, des cours discrètes, les pavés de la rue de Beautiran, les cannelures carthaginoises d’une façade épaisse de pas même une pièce et d’ailleurs condamnée, les arbres devinés derrière les murs, forment les galets de cette rivière tranquille. Le meilleur sans doute, la note la plus insolite, étant cette haute maisonnette en retrait derrière sa grille, dont la dentelle de bois compliquée qui en orne l’étage incarne un genre balnéaire encore renforcé par le palmier élèvant son tronc rugueux, intrusion du maritime au sein du citadin. L’infini se découvre partout, au fond d’un jardin, au bout d’une rue, et certains moments rue Malbec la fumée d’une mer bleutée paraît trembler là-bas, devant, mais l’on n’arrive qu’à la confluence du cours de l’Yser, quand ces deux courants rejoignent la mare de pierres grises, étale, de Nansouty, conçue récemment par une mairie ne comprenant toujours pas qu’il faudrait végétaliser plutôt que minéraliser.