#2892

Sous le ciel que soutient la haute muraille, ce minuscule jardin figure bien les « confins du banal et du magique » que célébrait Jacques Réda. Une paix bourdonnante d’insectes invisibles, couvée par les roucoulements des pigeons. Un morceau de temps confiné où frissonnent troènes, micocoulier, fuchsia, abutilon, lauriers et figuiers. L’océan si proche que l’on devine dans les courants d’air et sur le sable fin des façades impose sa lumière et ses humeurs, nuées fumeuses et azurs éclatants en succession rapide. Vers le soir, en ce début de printemps, le ciel s’ouvrira telle une fenêtre, éclatant et précis comme du verre. Un moment, une heure peut-être, tout sera plus net, une respiration dorée. Puis le bleu tombera, engourdissant la terrasse et but par le désordre végétal, jusqu’à ce que monte une grisaille de la terre, qui troublera d’ombre le jardin alors qu’au-dessus, le visage de la résidence prendra une dimension théâtrale, en angles roses d’une netteté d’autant plus frappante qu’au sol tout se nouera de noirceur. Après le passage à l’outremer, ce sera la nuit et cette lune piquante, si froide, qui aplanira tout d’argent.

#2890

« L’épicerie-bazar tout en bois dépeint au carrefour d’où vont se perdre des rues à villas clôturées de ciment imitation branches d’arbre, l’odeur de la tambouille du soir près des hôtels pavoisés de serviettes-éponge qu’agite ce vent. […] En face, la forêt descend noire jusqu’au sable rapporté des plages ; le vent en soulève des rires doux comme des plumes d’oiseau. »

Je lis ces lignes dans L’Herbe des talus de Jacques Réda et aussitôt, aidé par le soleil qui coule si doux dans le salon, monte à mon souvenir le décor de Saint-Brévin-les-Pins, la bourgade balnéaire où ma famille avait des maisons lorsque j’étais enfant. Elle se nommait Tout-en-Un, l’épicerie-bazar du carrefour près de chez nous. Et la pension où descendait la mère de mon oncle Nérisson présentait bien l’aspect que rapporte le poète. Ah, je lis à la météo que la semaine prochaine il pleuvra peut-être de nouveau : il serait alors plus aisé de travailler, je crois.

#2889

Le silence enfouit en ces temps de confinement la prose volubile de la ville. Sorti en catimini hier soir afin de tirer ma poubelle à l’entrée de l’impasse, je regardai de droite et de gauche depuis le trottoir comme on le ferait de sa fenêtre, pour admirer un instant le grand front rose du ciel, ce suspens où rien ne bougeait sauf peut-être une lessive de petits nuages tendue le long de la voie ferrée et l’éclat doré d’une fenêtre, de l’autre côté. Puis je regagnai mes pénates, convaincu que Bordeaux avait comme moi chaussé des pantoufles.

#2887

Day six. C’est dans une tout autre bibliothèque, et c’est mon secteur « Area 51 ». J’avoue un faible un peu pervers pour cet « inexpliqué » qui se présente comme des essais mais se lit comme de la fiction, celle qui des X-Files aux Gabriel Dacié en passant par Mignola ou Martin Mystère irrigue notre imaginaire. Le « mauvais genre » des mauvais genres.

#2878

Éveillé de bonne heure, j’ai décidé de ne pas me rendormir et me suis présenté au bureau de vote presque à l’ouverture, avant que de rejoindre le marché, où l’affluence fort chenue me permis de ne faire la queue nulle part. Les transports en commun étant interrompus je m’en suis retourné à pieds, sous ce ciel tendrement bleu qui embrasse la ville matinale d’une haleine dorée et frisquette. Croisé du monde : deux chats noir et blanc étendus dans un jardinet ; un autre, gros tabby aux yeux bridés, placidement assis sur le trottoir ; et un petit chien blanc et brun, basset peut-être, observant la rue depuis le rebord d’une fenêtre. Des pigeons, aussi, picorant dans mon impasse les miettes qu’une voisine jette chaque jour devant sa porte. Paisible fin du monde.