#2939

Ne m’habituant pas encore tout à fait aux jours plus courts, je viens d’arroser les plantes dans l’ombre encore épaissie par la loupiote jaunâtre qui oscille au coin de la cuisine. Lorsque le bruit de l’eau s’est tu, celui de l’horloge Spirou, au-dessus des pots de thé, a soudain résonné plus fort, bien distinct comme le sont souvent ces tic-tacs la nuit, alors que muets le jour. L’une de mes deux lectures du moment se trouve en écho avec cette obscurité de fin d’été : un Jonathan Stagge de 1949, Le Cercle écarlate, aimable vieux polar américain se déroulant surtout de nuit. Ambiance de douces ténèbres.

#2938

Dans ma solitude piétonne, souvent me dis-je que j’ai quelque chose d’un personnage de Modiano et voici que, ce soir, au cul de la gare, le nom de l’écrivain me héla par surprise depuis la paroi d’un pont. Alors que faire sinon en suivre la citation, qui m’indiqua le chemin : vers le nouveau pont, tout d’abord, à la grande courbe encore interrompue, puis tout droit dans la friche ferroviaire. Là pour encore un moment règne le plat domaine de la caillasse, du chardon et de l’herbe en épis. Dans quelques années, des immeubles neufs moulés à la suédoise s’aligneront sagement, mais ils ne sont encore que fantômes du futur, mêlés dans le vent à ceux du passé : pyramides de ballast gris, tas de baulards en béton et immenses piles de madriers noircis, je file calmement dans cette plaine post industrielle, avec comme seuls témoins les grondements des trains et les frémissements des peupliers. Des halles anciennes érigent encore au long des voies leurs charpentes en bois, quelqu’un s’est-il rendu compte de leur beauté ou seront-elles abattues un de ces jours, comme de vieilles bêtes ? Des passages de pavés, des rails rouillés, la senteur d’un budleia, j’ai le nez dans la brise et le soleil rase le sol irrégulier, qui fait de chaque caillou un picot d’une nette noirceur. Un hangar neuf, un petit HLM boudeur, un bar où j’allais avec Laurent, puis me voici sur le boulevard familier.

#2937

Une tristesse. Il y a dans mon minuscule fond d’impasse plusieurs présences animales familières : les trois chatons que je viens encore de voir courir au sommet de la muraille ; la tourterelle brune qui, maintenant qu’une voisine lui donne des miettes, ne quitte plus guère l’asphalte de notre ruelle ; et un hérisson de bonne taille, que je croisais parfois lors de mes promenades vespérales et que je n’ai jamais osé essayer de prendre en photo. Las, je viens de voir le pauvre petit corps de ce dernier dans un caniveau, ça m’a serré le cœur. C’est bête mais il va me manquer.

#2936

Une trompe vient de résonner dans la nuit, basse et longue comme une corne marine. Puis une deuxième, comme si un navire s’est échoué du côté du boulevard : une corne de brume en pleine terre. Et justement, dans la brise soutenue de cet après-midi, je me disais que le feuillage des trois arbres que j’ai laissé pousser au bord de mon bout de jardin, depuis un peu plus de six années que je suis ici, me procure en journée comme un susurrement marin. Yo oh oh.

#2935

Le sens du vent aidant certainement, les cloches dominicales viennent de sonner à plus belle volée que jamais. Bien que je sois sur la paroisse du Sacré Cœur, dont le double clocher perce les toits non loin, ce n’est pas de sa direction que monte chaque dimanche cette musique – sainte Geneviève je suppose ? Mais alors, d’où sonnent les cloches un peu plus lointaines que je viens d’entendre lorsque la cavalcade de bronze s’est tue ? Ah, et voici le Sacré Cœur, cette fois, seulement quelques notes.
Et je ne sais si c’est parce que j’avais lu qu’aujourd’hui est l’anniversaire de Capability Brown, mais j’ai rêvé prendre, sous une rotonde vitrée salie de mousses, un petit-déjeuner à la table ronde en fer d’un jardin dont Roland (je rêve de lui tout le temps) balayait les allées couvertes de feuilles mortes, avec sur la tête un large chapeau de jardinier en paille. Christine, assise à ma droite, donnait à manger à un bébé lorsque je lui dis de ne pas se retourner. Un immense lion de cuivre verdit se dressa et, lui posant ses imposantes pattes avant sur les épaules, nous considéra avec curiosité une seconde, avant de se laisser retomber et de disparaître dans les hautes herbes. Roland, appuyé sur le manche de son râteau, commenta simplement qu’ils étaient plus curieux que dangereux.