#724

>> Paris Sibérie (6)

Mairie de Montreuil: bel exemple d’architecture administrative des années 30 que cet hôtel de ville — je ne serai pas surpris si j’apprenais qu’il est l’oeuvre de Perret ou quelqu’un comme ça. De plus, avec le froid sibérien qui souffle sur Paris, ce monument gris et raide prend des allures soviétiques.

Mais pourquoi venir à Montreuil, au juste? Eh, c’est que là se trouve le Comptoir des Indépendants, petit distributeur spécialisé en bande dessinée, que je dois convaincre de prendre mon futur bouquin sur Alan Moore sous son aile. En l’occurence, le Comptoir est un petit entrepôt, derrière la caserne des pompiers, avec une belle porte métallique d’un rouge vermillon vif. À l’intérieur, un space a été portionné afin de faire la place aux bureaux — j’aime découvrir ainsi l’envers des décors, les lieux de travail de l’édition française.

Quatre ou cinq ordinateurs, des tas de bouquins partout, et tout au fond le boss du Comptoir, qui semble nager au sein d’un capharnaum de photocopies de planches de BD, de comics, de mangas, de classeurs, etc. Contre la vitre de l’entrepôt, dans un cadre, une photo de Carlos Gadel. Sur le mur, des petits originaux encadrés: un crayonné de Will Eisner, une mitre-railleuse de Franquin, un strip d’Alph Desneuve…

#723

>> Paris Sibérie (5)

Dans la vitre du balcon, la silhouette fantômatique du Sacré-Coeur domine les immeubles de la ville, les barres verticales et horizontales , telle une montagne. Elle est à peine plus trouble, à peine moins nette que le véritable Montmartre — de l’autre côté de la vue depuis le salon —, cramé au blanc par le soleil caché sous son épaule gauche. Un avion, flèche oblique et blanche dans le ciel gris, trahit cependant la nature illusoire du Montmartre de reflet, en le traversant.

Paris2

#722

>> Paris Sibérie (4)

La force, la magie érudite, des expositions de peintre tient en la réunion en un même lieu de tableaux qui, le reste du temps, sont inaccessibles et/ou trop dispersés pour pouvoir être considérés d’un seul tenant en dehors des livres, dans leur réalité même. Ainsi de l’expo Jean Puy, au musée Marmottan, qui offre au regard la pâte épaisse et les teintes vives du peintre de Roanne, avec des toiles en provenance aussi bien de Belle-Isle, de Lyon, de Roanne ou de diverses collections particulières.

Contours rugueux, grands aplats, teintes pures, le fauvisme possède une élégance de la naïveté et dégage une vibration lumineuse, un vrai bain de jouvence. Cependant, je ressens peu d’émotions devant Jean Puy: est-ce la marque d’un peintre mineur? C’est de la belle illustration, mais manque dans tout cela un sentiment qui irait au-delà de la simple excitation des couleurs — comme par exemple la mélancolie de Marquet. N’étant pas historien de l’art, non plus que critique de peinture, je ne saurai définir la différence que je ressens. L’émotion, telle le désir, est (comme le dit le sous-titre d’un film récent) un étranger que l’on croit connaître. J’attends en général d’un tableau qu’il démange mon for intérieur, qu’il dégage en moi une tranquille et fugace infusion de bonheur esthétique. Tout juste puis-je noter que, dans la salle suivante, un lumineux Alfred Lebourg et un tout petit Henri Le Sidaner me remuent: la peinture n’est pas pour moi une réflexion mais une émotion, une synesthésie entre la couleur, la composition, la touche… En ce sens, il est logique que ne me « parle » pas la peinture d’avant la moitié du XIXe siècle: c’est l’expérience subjective, que j’aime, pas une technique et un fini.

Par chance, il n’y a absolument personne dans la salle Monet, au sous-sol: personne donc pour voir mon sourire sot, un rictus de joie qui me tend les lèvres rien qu’à contempler ces locomotives fumantes et ces nymphéas émiettées. D’avantage les premières, de fait: le spectacle de la ville et de l’industrie me concerne toujours plus que celui de la nature. Alignées, trois toiles à gauche de l’escalier me piquent les yeux: deux locomotives et une rue enneigée. Rose du ciel, bleu-gris de la neige, ombre mauve des machines, jets de vapeur…

#721

>> Paris Sibérie (3)

« C’est que le sens du merveilleux n’est pas dans l’anormal ni l’exceptionnel. Le silence de la toile se confond avec le silence retrouvé; le miracle surgit du quotidien, de l’habituel. » (Claude Roger Marx, « Le paysage français de Corot à nos jours ou le Dialogue de l’Homme et du ciel », 1952)

Retour aux « Marquet sans eaux » et autres tableaux de Marquet sur Paris et ses environs, du musée Carnavalet: visite trop hâtive la dernière fois? Envie en tout cas de me replonegr dans l’art de Marquet, sans doute l’un de mes peintres favoris.

« C’est tout vide, la Madeleine est en train de se casser la gueule, c’est tout du même ton… » fait une grosse dame, avec une grimace snob. « Vraiment je n’arrive pas bien. »

« Comme quoi on aime les choses précises, alors qu’ici, vous avez vu, il y a tant de flou » s’étonne une vieille demoiselle en chapeau, dont m’amuse ce « on » généralisateur.

Les gris et les ombres de Marquet, sa concision, ce quelque chose de mélancolique qui infuse ses paysages — il me semble m’y retrouver. En dépit de la foule des salles, les silences des tableaux s’imposent, froid et pluie font vibrer la toile.

Tant qu’à faire, je monte aussi voir les collections du XIXe et XXe du musée, que je n’avais pas pris le temps de voir la fois dernière. Au souci artistique fait plutôt place, dans ce type d’exposition, celui du documentaire: des peintres commerciaux comme Gervex et Béraud (dont je suis ravi de voir des toiles) voisinent avec quantité d’inconnus choisis pour leur sujet. Seule exception: un Signac, auquel hélas le musée ne procure pas le recul nécessaire aux oeuvres pointillistes. Enfin, passé l’anecdote de la chambre de Marcel Proust ou d’un portrait du jeune Jean Cocteau par Jacques-Emile Blanche, le véritable ravissement, pour moi, se cache aux tréfonds de l’hôtel Carnavalet, sous la forme de l’entière boutique conçue par Alfons Micha pour le bijoutier Georges Fouquet. Caresser du regard la réalité de ces formes végétales outrées, de ces entrelacs élégants, de ces sculptures élancées, si souvent contemplées en photo, s’impose comme une ravissante surprise.

Traversant la rue de Rivoli afin du passer du Marais à St Paul, je retourne également à la Maison Européenne de la Photographie, revoir plus en détails cette exposition sur les photos spirites et fluidiques. Eh, c’est que voir « en vrai » les fameux clichés de fées de Cottingley n’est pas occasion qui se représentera souvent.

Avec la tombée du jour, la fatigue pèse, le piétinnement en msuées est toujours épuisant, et je m’affale provisoirement dans un bar de la rue du Roi de Sicile, à la déco sixties — jusqu’aux « Hare Krishna » qui chantent dans els hauts-parleurs, dans lesquels je m’amuse de reconnaître immédiatement la BO de Hair.

#720

>> Paris Sibérie (2)

La nuit en revanche, la ville pulse, d’une apparence bien plus vivante vue du onzième étage que sous son aspect calcifié du jour. La nuit, les rues principales sont des traits de lave, l’orangé des éclairages publics leur confère une sorte de vie autonome, comme des artères dans lesquelles coulerait l’énergie de la cité, brillante, jamais immobile. Ailleurs, cette vie participe du balayage lumineux d’une façade, de l’étincelle d’une lampe derrière une vitre lointaine, du Sacré Coeur que nimbe une lueur tremblante, du feu aveuglant d’un lampadaire isolé, du rouge vibrant d’une enseigne, du bleu tranchant d’un néon.

Le jour, ce rythme urbain se réduit au désordre des rectangles de fenêtres, et à l’ovale des paraboles. Rectangle, ovale, rectangle, ovale: il s’agit d’une autre musique, minérale et sèche, la partition des angles et des éclats, tandis que la nuit vibre d’ombres et de lumières.