#404

Dans la ville dominicale immobile, seul l’air bouge, tiède & apaisant.

Un couple de vieilles personnes passe à pas lent, visages pincés, froncés, froissés. « Mais ce n’est pas toujours fonctionnel », dit la dame. « Ah mais ils s’en foutent », répond le monsieur. Les fameux « ils ».

Les paradoxes habituels du printemps : lilas & glycines généreusement en fleurs, certains arbres amplement verdoyants tandis que d’autres poussent à peine leurs premières tiges tendres. Dans un jardin, les lourdes feuilles d’un marronnier qu’agite le vent m’évoquent une rumeur d’océan.

Marcher, juste pour marcher — for the sake of it, so to speak. Le coeur calme, la tête un peu atone. En se fixant des buts arbitraires : tourner dans telle rue jusqu’au jardin que l’on aperçoit, là, tout au bout ; un clocher gris qu’il s’agit d’atteindre ; une pente au dos rond au-dessus des toits rouges… Finalement les pas avancent, se perdent, jusqu’en haut de la colline, où après la litanie des prénoms d’une pseudo-monarchie locale (Eugénie, Constant, Camille, etc), puis la prétention sophistiquée d’une enfilade de poètes (Vigny, Musset, Chénier) ; après la bourgeoisie à la fois séduisante & vaguement ennuyeuse des petites maisons & des beaux jardins qu’on devine ; dominent soudain deux utopies : le gris hautain & les angles cassants d’un groupe scolaire aux allures de temple de la laïcité ; et épousant les courbes en espaliers charmants & dérisoires, les jardins communaux.

Caché au revers d’une pente herbue, sur un banc de béton verdit sous les arbres, moment immobile, secret, un peu de lecture & un peu d’écriture, avec le sentiment de se blottir dans une douceur urbaine insoupçonnée. Une pie va-et-vient un peu plus bas, endimanchée de noir et de blanc comme si elle était le majordome des lieux.

Place & rue Charles Dufraine : un sculpteur, mort en 1900. Décidément, un peu d’art pulse dans ces artères, alors que d’ordinaire on se dédie guère une telle topologie qu’à d’obscurs politiciens…

#403

Et un autre Matt Ruff, Set this House in Order (datant de 2002).

Andy Gage est né seulement deux ans plus tôt. Son corps est âgé d’une vingtaine d’années, certes, mais pas sa personnalité: souffrant d’un grave syndrome de personnalités multiples, il a été pris en main par le Dr Grey qui l’a aidé à construire à l’intérieur de sa tête une géographie, et notamment une maison, pour abriter toutes les personnalités diverses et contradictoires qui y existaient. Cette reconstruction intérieure réalisée, la personnalité principale, Aaron, s’est déclaré trop fatigué par cette genèse géographique pour continuer à diriger la « famille », et a donc appelé hors du lac de la psychologie d’Andy gage une nouvelle persona, Andrew, chargée de gouverner le corps — d’en être en quelque sorte le conducteur.

Andrew vit désormais dans une maison victorienne dans une petite ville de l’état de Washington, chez Melle Winslow, une charmante vielle dame qui lui est très attachée. Et il a trouvé un boulot d’homme à tout faire dans une nouvelle entreprise de création de jeux informatiques, une boîte fragile et assez iconoclaste dirigée par l’instable mais adorable Julie.

Parmi les personnalités co-habitant dans le corps nommé Andy gage, sont outre Andrew le conducteur et Aaron la figure paternelle, Adam, un ado malin; Jake un petit garçon effrayé; Tante Sam une artiste; Seferis le puissant défendeur; et Gideon, le côté égoïste de la personnalité, un individu obscur exilé par Aaron sur une île au centre du lac.

La vie d’Andrew semble calme jusqu’au jour où,d ans une de ses lubies, Julie décide d’embaucher une jeune femme qu’elle a rencontrée, informaticienne de génie, qui souffre de toute évidence ellle aussi d’un syndrome de personnalités multiples, mais non soigné. Penny, alias Mouse, passe par des passages à vide dont elle ne se souvient plus — son corps alors utilisé par une de ses autres personnalités. Effrayée, timide, renfermée, Mouse survit plus qu’elle ne vit, sans rien comprendre ou connaître de sa propre folie. Mais repérée par Julie, elle va devoir rencontrer Andrew, et ce dernier va devoir accepter de lui faire comprendre ce qui se passe en elle.

Un Andrew pas trop content du rôle que Julie veut lui faire jouer — mais il est tellement amoureux de Julie qu’il ne peut rien lui refuser…

Andrew prend donc peu à peu en charge la petite Penny/Mouse, mais les choses vont basculer aussi pour lui le jour où deux grands chocs psychologiques vont le bouleverser. D’abord la rencontre par hasard d’un fameux tueur d’enfants en série, dont il provoque la mort accidentelle. Puis une tentative de faire l’amour avec Julie qui se solde par un terrible échec — car dans son innocence Andrew ne sait rien de l’amour physique, et n’a pas songé que son corps pouvait poser problème. Car le corps d’Andy Gage… est féminin! Ainsi que l’explique naïvement Andrew, le corps est féminin alors que l’âme originelle d’Andy était masculine. Julie s’enfuit, laissant un Andrew si déboussolé qu’il se met à boire — un interdit d’Aaron! Et la conséquence de cet acte est qu’Andrew sombre dans l’inconscience d(ans le lac), son corps pris en charge par d’autres personnalités, tandis qu’à l’intérieur de sa géographie intime une sorte de tremblement de terre (et de ciel!) manque de détruire la maison.

Profitant du chaos, la persona négative Gideon s’échappe de l’île et prend le contrôle du corps, avec l’aide d’une persona qu’il a spécialement créé, l’avocat Xavier (il a tiré Xavier du lac comme Aaron en avait tiré Andrew). Andy/Gideon s’enfuit vers le Michigan, avec l’idée fixe de récupérer l’héritage de sa mère, qu’avait refusé Aaron. Car bien entendu, à l’origine de l’éclatement de la personnalité d’Andy se trouve une longue histoire d’abus sexuel et psychologique de cet enfant, par son beau-père et avec l’indifférence de sa mère. Suivit de près par Penny, Andy arrive donc dans sa petite ville natale, sans même savoir comment est mort son beau-père et sans se souvenir si sa mère était morte depuis longtemps ou pas. Il redécouvre donc l’indifférence de sa mère (qui était bien vivante pendant que le beau-père le torturait tranquillement), et s’interroge sur les circonstances de la mort du beau-père… N’a-t-il pas lui-même pu le tuer?

Il s’avèrera qu’en fait c’est le chef de la police, vieil ami de la mère, qui a assassiné le beau-père en apprenant enfin la vérité sur lui. Le chef de la police enlève Andy et penny, tente de les noyer pour cacher son crime précédant, se fait arrêter par un de ses adjoints (l’ancien petit ami de la persona Tante Sam), la maison est rasée, Andrew et Penny regagne l’état de Washington, et la vie continue: séparations, etc. L’auteur a choisit de terminer ce roman d’une manière si réaliste qu’elle surprend un peu — plutôt que de boucler après la résolution de l’affaire criminelle, il poursuit encore un peu, esquissant la suite de la vie d’Andrew.

Passionnant comme un thriller et touchant comme un roman sentimental (il est les deux, en une fusion réussie), ce roman est terriblement attachant, bien fichu et intrigant. Bien sûr, il doit tout ou presque aux études romancées de Daniel Keyes sur les personnalités multiples (The Many Lives of Billy Milligan est cité), mais ce n’est pas du tout une faiblesse. En fait, ce pourrait aussi bien être un roman de Keyes lui-même. Et la gentillesse surabondante du premier roman de Matt Ruff est ici tenue à peu près en laisse, l’auteur aime évidemment ses personnages mais n’en fait pas trop.

Ce qui manque, alors? Car il manque tout de même un petit quelque chose… C’est assez indéfinissable, mais il m’a semblé que tout attachant qu’il soit, ce n’est jamais qu’un roman assez mineur, somme toute, pas assez fort, pas assez bouleversant, pour réellement apporter une grande expérience au lecteur. Plaisant et original, ce roman n’est pas plus que cela.

#402

J’ai lu ces derniers temps (à part des Agatha Christie en veux-tu en-voilà), un auteur américain contemporain, dont je n’avais jamais entendu parler: Matt Ruff. Lectures réalisées pour le compte d’un éditeur, ce qui explique ma découverte impromptue. Rapport de lecture, more or less… Déjà: Fool on the Hill (qui date de 1988).

George est un jeune écrivain à succès, dont les romans & nouvelles sont chaque fois nés d’une frustration sentimentale &/ou d’un moment bien particulier, d’une inspiration urgente. Car George est pour ainsi dire vierge: il a connu une relation amoureuse dans son adolescence & depuis — rien, il semble incapable de nouer des relations sentimentales et sexuelles. Il n’est pas malheureux pour autant: ses livres marchent bien, il a beaucoup d’amis parmi les étudiants de l’université de Cornell (à côté de chez lui), & en plus il a un étrange petit secret. Car George est capable d’appeler le vent à volonté — une sorte de manière d’influencer la chance qui ne s’applique apparemment que lorsqu’il désire faire voler un cerf-volant.

Située sur une colline au-dessus de la ville, l’université de Cornell a ses habitudes, ses étudiants, ses confréries excentriques & ses remues-ménages psychologiques, comme toute université. Mais elle a également des secrets… Ainsi par exemple une des confréries d’étudiants semble-t-elle essentiellement constituées de jeunes WASPs racistes & arrogants, que l’on soupçonnent d’avoir commis un viol dans le passé, & d’être en fait une organisation d ‘extrême-droite. Une autre confrérie s’est inventée un look digne d’un roman de fantasy romantique: chevaux, longs manteaux, surnoms laconiques, attitudes ritualisées. Une autre encore est vouée au culte des romans de Tolkien (nous sommes dans les années 70, juste après la grande vague de succès américain du Seigneur des Anneaux), mais la maison qui l’abrite est carrément improbable: fondatrice mystérieuse juste nommée « the Lady », sous-bassement colossal en forme de voûte sous laquelle a été reconstituée carrément une forêt artificielle qui rappelle la forêt elfique de Galadriel).

Et puis il y a les secrets… non-humains! Car invisibles aux yeux des hommes sont une race de lutins, les « sprites », qui vivent parmi les étudiants de l’université & survivent tant bien que mal (pas facile de vivre lorsqu’on est si petit et donc à la merci des prédateurs). Et puis il y a les nombreux chiens errants (& les quelques chats) du campus, protégés par le don d’un bienfaiteur des lieux. Ces chiens qui ont leur propre manière de communiquer, leur propre mythologie — & qui ici se piquent de philosophie! Et puis encore, il y a Mr Sunshine — l’être étrange qui, dans le passé, poussa à la fondation de l’université, & qui en dehors du temps manipule individus & événements apparemment juste pour le plaisir, dans une sorte de jeu cosmique. Et enfin il y a Caliope: une créature de Mr Sunshine, qui a l’apparence d’une femme — mais pas n’importe quelle femme. « La » femme fatale, recréée chaque fois à l’image exacte que s’imagine en son for intérieur sa prochaine « victime ». Car Caliope passe d’homme en homme, laissant derrière elle une longue route de coeurs brisés par son départ, pire: sa disparition, subite & absolue.

Et cette fois la victime de Caliope doit être George.

Le roman est construit comme un patchwork de courts chapitres, avec chaque fois des tas de personnages différents. Outre les principaux résumés ci-dessus, sont aussi un chien et son copain félin, qui sont partis à la recherche de ce qu’ils croient être le Paradis — une senteur pure provenant de la Colline de Cornell.

Quant au méchant de l’histoire… Il s’agit d’un lutin nécromant, racorni, lâche et obnubilé par la haine, plus ou moins mort depuis longtemps, & que les manigances de Mr Sunshine ranime de manière à semer le chaos sur le campus.

L’intrigue est fort longue, d’autant plus compliquée qu’elle implique un nombre conséquent de personnages. J’ai regretté que dans son joyeux portrait d’une université américaine, l’auteur passe pour ainsi dire complètement un aspect qui devrait pourtant se trouver au coeur d’une telle institution: l’enseignement! C’est à peine si l’on fait allusion à des examens, à peine si l’on croise un prof ou deux, pour le reste ce campus semble uniquement voué aux turpitudes estudiantines, sans rapport avec l’existence d’une réelle université. Cela donne au roman un aspect nettement coupé de la réalité, qui me semble dommageable pour sa crédibilité. Dans un même cocktail d’université & de légendes, le roman de Pamela Dean Tam-Lin était infiniment plus subtil & équilibré.

Mais ce n’est pas mon reproche principal: franchement, le problème c’est à la fois le manque complet d’épaisseur des personnages (si peu esquissés, si caricaturaux, qu’on a souvent du mal à se souvenir de qui est qui); & puis la trop grande gentillesse du tout. Certes je suis grand amateur de richesse & de générosité en littérature, mais le tout jeune Matt Ruff (c’était son premier roman, rédigé alors qu’il était l’élève des cours d’écriture d’Alison Lurie à Cornell) n’est pas Michael Chabon ou Salman Rushdie, & s’il essaye d’atteindre à l’ample bonté de ces auteurs-là, il tombe hélas un peu trop dans le sucre, dans la gentillesse excessive au point d’en être par endroit ridicule. Jeunesse + premier roman font que cette oeuvre-là, pour être vraiment originale et attachante, souffre d’un travers d’infantilisme qui met à mal l’équilibre de la suspension of diesbelief. Il y a là-dedans à la fois trop & trop peu, & quoique je puisse aisément comprendre pourquoi & comment il est devenu un roman « culte » pour certains, pour ma part je n’ai pas été totalement séduit.

#401

Géographie des émotions

Je fus donc brièvement à Paris, jeudi dernier. Juste un aller/retour car je ne me sentais guère d’humeur à traîner plus que de raison: on peut être branché en mode « neurasthénique geignard » & néanmoins envisager de se soigner…

Et puis j’avais envie d’un peu de « cocooning », pour changer. Mais Paris ce fut quand même, le temps d’une journée, car j’avais pris l’engagement de donner une conférence. Le timing était malheureux: grève nationale des transports. Ce fut donc à pattes que j’allai de la Gare de Lyon au boulevard Raspail — & à marche forcée, encore, histoire de ne pas arriver en retard.

Tout ça pour ça? Une poignée de vieilles dames se piquant de littérature. Car grève oblige, le reste de l’assistance prévue (des étudiants étrangers de l’Alliance française) ne s’était guère déplacé. Au compte-goutte se glissèrent tout de même dans la salle quelques étudiants, mais s’il y avait en fin de compte vingt personnes pour m’écouter faire mon numéro habituel sur l’histoire de la littérature du merveilleux, ce fut bien tout.

À la sortie, une charmante dame m’offrit deux romans de sa maman qu’elle s’occupe de faire rééditer (Marianne Andrau) & une étudiante mexicaine me fit part de son enthousiasme.

Ah, soyons franc: cette conférence n’était heureusement pas ma motivation principale pour ce saut parisien. Une motivation qui avait plutôt pour titre L’Aventure de Pont-Aven & Gauguin.

L’expo avait débuté la veille: il aurait été sot de la manquer. Par conséquent, deuxième étape de mon parcours parisien: Raspail/Luxembourg. Et bien m’a pris: superbe. Je commence décidément à me faire une spécialité de la visite de grandes expositions de peinture… Et en m’extasiant devant tel Gauguin ou tel Sérusier, tel Roderic O’Connor ou tel Maxime Maufra (deux peintres dont j’ignorais tout auparavant, ceci dit en passant), je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la nature de ce plaisir bien particulier, vraiment singulier, qui s’empare de moi devant un tableau. Où naît en moi l’émoi?

Devant une toile qui me touche réellement, il me semble avoir la sensation de l’expansion, en mon for intérieur, d’une sorte de délicieuse douleur, qui va en s’éveillant comme une lumière naissante, puis se propage vers le haut, se répand dans ma poitrine — & me fait venir les larmes aux yeux. Et de savourer cette sensation, comme une chaleur intérieure, mieux: un rayonnement. Voilà, je cherchais ce terme exact: rayonnement.

Mais je m’interroge encore: en quoi cette extase esthétique est-elle différente de ce que je ressens lorsque je suis triste, de cette pulsation régulière qui se loge dans mon ventre & semble me fouailler doucement l’intérieur dés que j’ose un tant soit peu songer à ma solitude? Mais est-elle différente, justement? Je sens des larmes se presser derrière mes yeux à la tendre extase contemplative d’un beau tableau — tout comme elles se pressent bien vite au moindre soupçon de déprime. Une géographie interne des émotions? Avec la tristesse logée vers le bas du torse & le bonheur enflant parfois vers le haut? N’est-ce pas trivial? Quelle pertinence ont donc de telles analogies, et quelle universalité? M’est-ce purement personnel, un autre, une autre, ressentira-t-il/elle la tristesse comme une brûlure du coeur ou le bonheur comme un fourmillement des mains?

Dans ma dernière nouvelle, j’écrivais « tandis qu’un déchirement lui fouaillait une zone imprécise du côté du ventre, comme un plissement de cette écharpé mouillée qui se loge dans notre corps et que l’on nomme mélancolie, tristesse, spleen… »

Foin d’auto-analyse. En passant dans la rue, j’avais remarqué l’affiche d’une autre expo… Troisième parcours: Luxembourg/Hôtel de Ville. Avec un petit crochet par le « San Francisco Bookshop », en passant par Odéon.

Plaisir citadin. Le spectacle des rues, toujours captivant, les belles façades & les jolis garçons. Dans le ciel froid, des nuées filandreuses contredisent les velléités de lumière. Le soleil accroche des rayons sur les toitures en zinc. Le vent bouscule, trépigne, file & glisse.

Hôtel de Ville: exposition gratuite de la collection Jean Planque, « De Cézanne à Dubuffet ».

« J’ai mieux aimé les tableaux que la vie. Ma vie = tableaux. Cela depuis très jeune. Mieux que la musique qui m’est pourtant si chère, le tableau s’impose à moi avec brutalité dans sa totalité et je pressens. Je pressens le mystère, ce qui ne peut être dit ni à l’aide de la musique, ni à celle des mots. Immédiate préhension. Chose émotionnelle. Possession de tout mon être. Je suis en eux et eux en moi. Tableaux! » (Jean Planque)

Surprenante expo, par sa richesse & par le dépouillement de sa présentation. Une moquette grise est jetée au sol — non, pas posée. Jetée: elle fait de grands plis, retombe aux angles, installation provisoire & hâtive. Aux murs, les tableaux sont là, simplement. Pas de ces merveilleux spots précis comme à Jacquemard-André ou à l’expo du Luxembourg, qui cernent un tableau & lui procurent une lumière unique. Ici, éclairage global, brutal. Des tableaux sur les murs, point. Mais quels tableaux: dés l’entrée deux grandes toiles non figuratives attire mon oeil — des Monet! Une vue de montagne enneigée (peinture blanche & grise en touches, flou complet) & « Leicester Square » (pure abstraction de lumières dans la nuit). Et ainsi toute la collection: surtout de l’abstrait même lorsqu’il touche au figuratif — Léger, Klee, De Staël, Braque, Delaunay, Clavé, Giacometti… Je n’aime guère ni Picasso ni Dubuffet, largement présents, mais peu importe, ça & là me touchent des oeuvres, bouffées d’un bonheur fugitif, fragile.

Quatrième parcours: Hôtel de Ville/Bercy. J’avais envie de revoir le jardin de Bercy — un véritable chef d’oeuvre de paysagisme contemporain, aussi beau qu’un square londonien mais le design ’90 en plus; exemplaire! Et puis de voir ce qu’il était advenu des derniers chais, transformés en sorte de rue commerciale — agréable. Plus de temps, je me presse de regagner la gare. Ce soir j’ai rendez-vous devant l’Opéra, kebab en vue & tendresse d’une complicité. Heureusement, quelques métros circuleront encore à Lyon, car mes jambes me feront mal, pieds douloureux & raideurs partout, *ouch!*

#400

Je discutais l’autre jour avec un copain de ma passion pour la Ruritanie — le royaume balkanique imaginaire mis en scène par Anthony Hope dans ses romans, notamment dans Le Prisonnier de Zenda: j’avais consacré un article au sujet dans un numéro de Faeries — et voici que le hasard me met entre les mains un roman délicieux & totalement « ruritanien ».

Car de passage à Paris (I’ll maybe talk about that later), je n’ai pas pu m’empêcher de faire un saut au « San Francisco Bookshop » (un bouquiniste américain, à Odéon), & j’ai acheté quelques Agatha Christie supplémentaires. Je le savais vaguement, mais il s’avère donc qu’Agatha Christie fit elle aussi une excursion en Ruritanie, en 1925, avec son étonnant The Mystery of Chimneys. Délice des délices! S’y mêlent la légèreté et la complexité du Prisonnier de Zenda (quoi que la Ruritanie y soit rebaptisée Herzeslovonia), l’humour snob de P.G. Wodehouse, parfaitement rendu (on pense aux chroniques de Blanding), et bien entendu l’impeccable sens du roman policier de cette grande dame du genre (qui se permet même de faire usage d’un gentleman-cambrioleur à la Arsène Lupin). Hardly profound, of course, mais qu’il est bon de lire de temps en temps de si légères sottises!

Tant qu’à faire & pour ces trois jours de « cocooning », je lis dans la foulée le deuxième roman du même casting (The Seven Dials Mystery), cette fois une parodie de thriller d’espionnage — tout aussi savoureux.