#5191

Jaune intense du colza sous le ciel de striures grises, nous avons regagné l’havre de la Nouvelle Aquitaine après avoir survécu à un week-end parisien de salon pas très fantastique, de bronchite qui me déchire les bronches et les nuits, d’agapes sino-coréennes et de discussions à bâtons rompus sur les nouvelles tendance supposées de la fantasy (gunpowder, geek romance, doom cat et j’en passe de plus confidentielles). Suis un tantinet rompu.

#5190

La Librairie du Basilic, à Bordeaux, 20 rue du Mirail, est en cours de financement complémentaire (il y a une cagnotte) et je suis l’un des actionnaires de cette très belle aventure, j’en ai même suivi les travaux… Ah, les travaux ! Ce ne fut pas de tout repos croyez-moi. Entre reprendre une librairie déjà existante, comme nous pensions le faire à l’origine, et en créer une toute neuve en bas d’un immeuble classé aux monuments historiques… il y a un monde.

La première étape fut de trouver un architecte, Éric, et il fut immédiatement enthousiaste : je me souviendrais longtemps de la manière dont il escalada une grille afin d’aller faire une première exploration de soubassements du bâtiment… Les premiers plans suivirent, avec la difficulté de se projeter dans un local qui, depuis une vingtaine d’années, avait été divisé en deux. Mais qu’à cela ne tienne, il fallait tout d’abord faire sauter cette paroi et soudain une immense pièce se dévoilait.

Comment l’aménager, quels besoins avions-nous (nombre de rayons, un maximum de livres, une réserve tout de même aussi petite soit-elle), et quelles envies (mettre en valeur les piliers anciens, conserver le petit placard d’angle, avoir un coin salon et un coin occase…)  ?

Découvrir aussi les contraintes : ne pouvoir rien changer aux vitrines ni aux volets, classés, prévoir une structure flottante sur le vieux plancher afin de pouvoir poser un parquet, changer des vitres cassées… Il était « dans son jus », ce local, et depuis vraiment longtemps. Lui donner une nouvelle vie, à la hauteur de notre ambition et de la beauté de son écrin (l’Hôtel de la Perle, chef-d’œuvre datant de 1855), ce n’était pas rien.

Et la contrainte de temps, alors ! Les banques nous mirent en retard, et ce n’est qu’au début de l’été qu’enfin les premiers ouvriers arrivèrent… Dépose de l’ancienne chape de béton au polystyrène, dépose des anciennes dalles de faux plafond, dans le pénombre du local clos petit à petit naquit notre basilic…

Et pendant ce temps, on concevait le mobilier avec un menuisier indépendant, Frédéric.

Une réunion par semaine, des ouvriers en retard qu’il faut relancer, vérifier plein de détails, suivre la ronde des commandes, des devis, des procès-verbaux… Ce n’est pas de tout repos, un chantier. D’autant que nous avions découvert soudain que le propriétaire souhaitait nous reprendre le fond du local, et que ses propres travaux n’avançaient pas. Râleries diverses, réorganisation, et peu à peu les choses avancèrent, pas aussi vite qu’on l’aurait souhaité : la nouvelle grille de sol, les faux plafonds blancs, le faux plafond noir surbaissé, l’électricité, les peintures, les vitres, le parquet, les plinthes…

La teinte de façade, le bordeaux des volets, ne pouvait être changée : il s’agit d’une des couleurs historiques obligatoires dans la ville. À l’intérieur en revanche, depuis longtemps le noir et le vermillon côtoyaient le blanc — il nous sembla important de poursuivre cela, en décidant que les coffres et la porte secondaire devaient être en noir, tandis que les piliers passeraient tous en vermillon — et que les portes des toilettes et de la réserve le seraient aussi, tant qu’à faire. Notre époque n’est pas assez colorée, et nous voulions une librairie chaleureuse : entre le bois du sol et des bibliothèques, et le vermillon de certains éléments, nus tenions notre équilibre.

Et puis les meubles arrivèrent. Et qu’ils étaient beaux ! Oh oui, très beaux : mais pas vernis ni lazurés, le menuisier n’avait pas eu le temps ! Il installa tout, en nous laissant le soin de les teinter… Suivirent alors des jours plutôt rudes, à vernir à la chaîne, à lazurer à la chaîne, avec amis, frères et assistants à la tâche en plus de l’équipe de base pour parvenir à tout faire, à marche forcée… Ce ne fut pas une mince affaire. Et puis un jour, les cartons commencèrent à arriver… Des livres, des livres ! L’ouverture approchait enfin, et mi-octobre notre rêve trouva sa concrétisation : nous ouvrîmes les portes de la librairie.

#5189

« Combien de livres peuvent entrer dans le corps d’une femme, d’un homme, combien peuvent s’y tenir debout ». Une belle citation de Sereine Berlottier, trouvée à l’instant dans une chronique du serial diacritikeur Christian Rosset. Justement je lis de la poésie, en ce moment. Rythme et appréciations différentes du roman, il s’agit d’une toute autre respiration. Car l’un de mes auteurs favoris, Jacques Réda, 94 ans au compteur, vient, ô miracle inattendu, de sortir un nouveau recueil. Sur les arbres, sujet qui justement m’est cher. Et au salon Escale ce week-end j’ai complété ma collection des recueils d’Etel Adnan.

#5188

Retour de salon, donc tout mou et las. Un salon, c’est toujours beaucoup d’efforts, une tension de plusieurs jours, les chaud-froid d’un chapiteau, les enthousiasmes, les rencontres, les dîners au restau et rentrer ensuite, fourbu, les pieds en feu, sous les gribouillis de la lune, et dormir un peu trop peu. Le mot facétieux d’un voisin et ami éditeur sur mes petits bouquins. Un soir, passer faire une livraison au Basilic, après la fermeture, être frappé par sa bonne odeur de bois, une librairie comme une forêt. Et sur le proche horizon encore un autre salon le week-end prochain, quel effort.