#2678

Il y a des fleuves constants, et des fleuves inconstants. Je parle de leur teinte : une fois, faisant visiter à des amis le CAPC, le musée d’art contemporaine de Bordeaux, nous avons ri plusieurs fois. Une première fois devant les escroqueries intellectuelles usuelles d’un certain art contemporain. Une deuxième fois devant l’exposition… du mobilier du musée. Une troisième fois, enfin, devant l’explication par le designeuse de la couleur beige dudit mobilier : il s’agitait selon elle de s’accorder à la teinte de la boue de la Garonne à Bordeaux, spécifiquement échantillonnée. Jaunes, nos rires, forcément, donc ton sur ton. Ah oui, car en effet la Garonne est d’une belle couleur de boue, tellement beige que ses eaux en paraissent épaisses, et parfaitement unies, les poissons dedans doivent n’y pas voir grand-chose (je n’ose pas écrire « n’y voir goutte ») mais au moins n’y sont-ils jamais dépaysés. Tandis que le Rhône, à Lyon ! Il en voit de toutes les couleurs. Croyez-moi si vous le voulez, un crépuscule je le vis même d’un ravissant turquoise presque lumineux. Et après l’on s’étonnera que la pêche y soit interdite, on n’ose imaginer les mutations monstrueuses du poisson du Rhône, ainsi baigné dans tous les rejets chimiques du fatal et puant couloir de Feyzin.

#2676

Poursuite de mes lectures urbano-poétiques, avec ce recueil de souvenirs conseillé par mon archevêque de parrain. Mon propre Bordeaux appartient à deux époques : le milieu des années 80, où j’y fus étudiant, le Bordeaux de suie, et maintenant, pour y vivre, le Bordeaux blond — avec en quelque sorte une troisième époque qui se dessine actuellement, du fait des grandes constructions de Bacalan et d’Euratlantique, qui vont bientôt s’approcher de moi avec le nouveau pont de la Palombe et les bâtiments neufs annoncés dans la rue de la gare à la place de la rangée de gros marronniers, hélas. Ce livre-ci est intéressant en ce qu’il compare ma première époque (ce livre date de 1985) avec une autre, celle des années 50 de l’auteur, le tout dans le même style mauriacien que Suffran. Il qualifie même les chauffeurs de tramway de « wattman », terme oublié que l’on ne trouve plus que dans les vieux romans. C’est désuet, charmant, très emprunt comme il dirait, un peu moisi.

#2675

Dernières lectures et celles en cours. C’est qu’écrivant moi-même cet été (j’ai « eu » la nuit dernière la fin de mon petit roman, tellement logique) cela semble inhiber mon envie de fiction, je picore, commence, repose, ou alors le soir je lis des romans pour la jeunesse. Sinon, me va bien actuellement poésie et psychogéographie – Réda connait-il seulement ce terme, lui qui en est le maître français ? Qu’importe, donc, des récits de promenades, et de souvenirs.

#2674

Par quoi commencer ? Dans mon adolescence, j’ai eu un moment très Club des Cinq. Il faut vous dire que chaque été ma famille, c’est-à-dire le clan familial formé par mon père, mes deux tantes et mon jeune oncle, avec leurs conjoints, enfants et relations diverses, allait en séjour dans les propriétés de mon grand-père : une petite longère de week-end en Touraine et sa haute maison de ville avec la boutique en bas ; deux villas dans un  jardin sous les pins en Pays de Retz (une marche de Bretagne), au bord de l’océan ; et en Limousin, deux grandes demeures mitoyennes, dont une abandonnée, avec cour immense, beau jardin et véritable parc, mangé de lierre et couvert d’arbres. Il s’agissait de mes précieux pays d’été, les lieux d’enfance qui me marquèrent profondément.

La propriété limousine nous y allions très peu, juste un pèlerinage annuel de quelques jours. La maison faisait 11 pièces mais sans chauffage ni eau courante, ni même cabinets. Bref on campait là joyeusement, tant bien que mal, draps rêches, toilette au broc sur le meuble en marbre, repas en commun comme un pique-nique, pipi dans le cabanon de la cour. C’était un retour à un autre temps, c’était des jeux constants, c’était l’aventure.

Un jour, j’arrivai après les autres et mon cousin Philippe, une grande gueule, fit mine de s’étonner que « Comment, tu ne connais pas Yoyo ? » Je me souviens, nous étions dans une rue du centre du bourg, près de l’église, quand j’appris que Yoyo était une cousine locale, Yolène de Carné, qu’en fait nous n’avions jamais rencontrée auparavant. Et une voix de fille nous tombe dessus : « Eh oui, Yoyo c’est moi ». Elle se tenait sur le rebord d’un muret, nous surplombant, et fit la funambule, très crâne, jusqu’au bout de la place. Une rencontre que j’aurai bien vue illustrée par Pierre Joubert.

De cet instant, l’amitié fut instantanée, entière, comme savent se donner les enfants. Cabanes, poursuites, « l’enfer vert » (un immense fusain dans le parc), jeux de toutes sortes, Yoyo fit partie du groupe cet été là et les quelques suivants.

Je ne l’ai jamais revue, la vie est ainsi. Un crabe vient de l’emporter et pour moi, Yoléne sera toujours cette fille aux longues jambes et aux longs cheveux, vive, délurée et rieuse. Mon moment Club des Cinq.