En route pour un vide-grenier, destination-prétexte. Esquivant les boulevards, je passe par les artères molles de Pessac, un énorme figuier déborde du sommet d’un mur et lui répond de l’autre côté de la petite rue le débordement d’un olivier, couvert de fruits encore verts. Non loin de là, un pied de courge se tortille en larges boucles sur le trottoir. Au tournant de la rue Armand Fallières, les maisons basses s’abritent sous une double rangée de platanes pas bien hauts non plus, le quartier somnole comme dans le souvenir de cette troisième République. À l’extrémité d’une impasse, une passerelle arrondi son dos au-dessus de la voie ferrée, marches usées et treillis métallique, de là la ville dévoile son envers, des jupons fait de toits en taule, de briques sales et de jardinets en désordre. Que l’on passe l’image en noir et blanc et c’est le passé qui surgit.
#2715
En octobre 2003, une équipe de passionnés de SF, polar & fantasy s’est réunie à Lyon en vue de la création d’une nouvelle maison d’édition, sous l’impulsion de Patrice Duvic et d’André-François Ruaud. C’était il y a 15 ans et nous débutions alors les travaux sur notre première publication, une encyclopédie des littératures du merveilleux… Le chemin fut long, notre maison ne fut enregistrée qu’en juin 2004 et le livre vit enfin le jour en septembre 2004… Mais il y a 15 ans naissait tout de même cette belle idée, et aujourd’hui une troisième édition de notre livre fondateur se trouve dans toutes les bonnes librairies !
#2714
En fait, j’aurai fait de l’édition toute ma vie… Étant ado, j’avais pour rêve de devenir dessinateur de bédé et je faisais moi-même des petits albums, produits à deux exemplaires par la magie du papier carbone. Un de mes oncles vient d’en retrouver, qu’il m’a posté, il est assez étrange de revoir ces petites choses après tout ce temps. Et puis j’ai cessé de dessiner, mais pas d’écrire, et devenu lycéen puis étudiant je me suis lancé à cœur perdu dans le fanzinat, et mes récentes recherches dans les archives de Roland C. Wagner m’ont permis de renouer avec toute cette production incroyablement riche et fournie, nous étions jeunes et formidablement prolifiques… Et puis j’ai participé à divers ouvrages, au fil des ans, en commençant par un recueil de Jean-Pierre Hubert chez Denoël, à quelques magazines aussi, comme Ère comprimée ou Pavillon rouge, puis il y a eu la brève aventure des éditions Étoiles Vives, pour finalement aboutir de nos jours aux Moutons électriques, 15 ans déjà — et toujours à Yellow Submarine, sur lequel je planche encore ces jours-ci.
#2713
Comme le professeur X me l’avait prédit depuis longtemps, bien entendu j’aime beaucoup les polars de Lilian Jackson Braun et mon excellent camarade Pagel m’en ayant déniché une pile en VO je poursuis mes lectures. Mais c’est amusant, comme la prose de cette dame pouvait être désuète déjà à l’époque : elle écrivait dans les années 1980 exactement le même type de roman policier que les auteurs du Golden Age américain (plus publiés de nos jours), genre Doris Disney, Hulbert Footner ou Jonathan Stagge… ou encore plus ressemblant, à un point étonnant : l’autrice qui signait Alice Tilton (ambiance urbaine / antiquaires) ou Phoebe Atwood Taylor (ambiance cambrousse US et bord de l’eau) ; très clairement Lilian Jackson Braun devait en être une fan pour en reproduire à ce point tout le charme (à un moment où Taylor était oubliée), les chats en plus. Et curieusement, le fait d’écrire dans les années 1980 du polar à la manière de ceux de cet entre-deux guerres purement étatsunien lui procure une sorte de patine, pas du tout un effet vieillot mais une vraie atmosphère, quasi une intemporalité.
Toujours au chapitre des lectures actuelles, figurez-vous que je n’avais quasiment pas lu les « Lefranc » de Jacques Martin, aveu terrible de la part de quelqu’un qui fut libraire de bédé durant un siècle ou deux ! Et encore une fois à cause de Michel Pagel, dont on ne dira jamais assez quelle influence pernicieuse il a sur moi, je viens donc de lire les trois premiers. Bon, c’est du Jacobs-like avec un dessin absolument dénué de toute personnalité, une gamme très limitée de visages, des tunnels de texte monstrueux et un personnage fadasse simplement recopié sur Jean Valhardi, sidekick ado compris, bref ça pourrait être terriblement chiant comme je le craignais — mais non, la narration a une telle énergie, ça court à toute vionze, c’est enfiévré, too much, que ça fonctionne sur cet élan, sur cette énergie de l’histoire. Là où Ric Hochet et Jean Valhardi roupillent pépères, Guy Lefranc fonce à tel point que je m’étonne qu’il s’arrête certaines nuits pour bêtement dormir. Bon, on verra comment ça a évolué ensuite.

