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Autopsie d’un objet anodin / 5

Presque rien : un vieux clou, un fragment de faïence, un caillou rouge, une pierre plate. Le premier, je l’ai ramassé à Londres un matin que je me promenais derrière la gare de St Pancras, au moment où l’on démolissait les vieilles arches de brique pour les réaménagements de l’Eurostar. Ce vieux rivet en métal sombre, teinté de rouille, est un artefact de ces lieux disparus, industriels, victoriens. Le deuxième, je l’ai ramassé à Londres un jour où j’étais descendu au bord de la Tamise, à marée basse. Sur les caillasses et dans la vase du bord de l’eau, des tas de petits fragments sont amenés et remportés par le fleuve, comme ce tesson de vaisselle, vernissé de blanc dessous, et décoré d’un motif bleu, peut-être Wedgwood, sur le dessus. Le troisième, ramassé le même jour et au même endroit, n’est pas un simple caillou : il s’agit d’un morceau de brique, que la Tamise a tellement roulé qu’il est en devenu caillou rond. Enfin, le quatrième, je l’ai ramassé sous la pluie d’une visite du château de Tintagel. Le fils de Jean sans terre, Richard de Cornouailles, fit ériger cette fortification pour essayer de s’inscrire dans la lignée mythique d’Uther Pendragon. De nos jours c’est essentiellement une instable pile d’ardoise juchée sur des précipices au-dessus de la mer. Ces quatre presque rien, flotsam and jetsam, je les garde sur le bord d’une des étagères de ma collection de livres sur Londres et le Royaume Uni. Objets fétiches.

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#2287

Autopsie d’un objet anodin / 4

Un jouet en plastique, en forme de sous-marin. Jaune, le sous-marin. On est censé l’utiliser dans le bain, il se remonte et se propulse à la surface de l’eau. Je n’ai jamais testé son fonctionnement : il s’agit simplement d’un gadget décoratif, qui trône sur la même étagère que l’ensemble de la collection du fanzine « Yellow Submarine », que j’ai lancé en mars 1983 et qui continue encore, parfois, à paraître. Le premier numéro était paru à Bordeaux, le prochain paraîtra aussi à Bordeaux, 32 années et des poussières plus tard. Ce petit objet m’a été offert au début des années 1990 par ma vieille amie écrivain Sylvie Denis. Celle-ci se trouvait alors en exil dans le Nord profond, à Denain, et avait repéré un petit sous-marin en plastique dans la devanture d’une boutique. Elle rentra donc, pour demander s’ils n’auraient pas le même modèle mais en jaune. Ils avaient ça. Objet amusant.

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#2286

Autopsie d’un objet anodin / 3

Un bocal, pas bien haut, en verre brun. Un jour de mai 1995, je me trouvais chez mes parents, dans la cuisine. À la radio, France Infos débitait son journal, quand maman s’arrêta, saisie : Henri Laborit venait de mourir. Comment ma mère connaissait-elle cet éminent savant, et pourquoi éprouvait-elle une telle émotion à l’annonce de sa disparition ? Pour ma part, je savais qu’il s’agissait d’un grand neurobiologiste, lors de mes études j’avais eu le plaisir et la chance de le voir donner une conférence, à la fac de philo de Bordeaux. Ç’avait été un grand moment, le vieux monsieur était extraordinairement vert, éloquent, pédagogue  et engagé. Un esprit supérieur. Mais maman, comment le connaissait-elle ? Eh bien, parce que jeune femme elle était infirmière en service psychiatrique et que, m’expliqua-t-elle, le professeur Laborit par ses recherches avait révolutionné le domaine, amenant à la création des premiers calmants. Pour elle qui avait connu l’administration des douches froides, les bains et les camisoles, ces premières pilules avaient représenté un progrès tellement formidable ! Elle me donna alors ce petit flacon, tout simple : il provenait de l’hôpital Saint-Gemmes à Angers, et l’on y mettait des pilules. Peut-être seulement du bicarbonate, plutôt que des calmants, mais tout de même, ce bocal remonte au milieu hospitalier de la fin des années 1950. Objet précieux.

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#2282

Autopsie d’un objet anodin / 2

Un morceau de corne. De vache, la corne, visiblement. Épaisse, noire et blanche, un peu jaunie. L’extrémité la plus étroite se perce d’un large trou aux bords usés, dans la corne boire. La base se ferme d’un large bouchon de liège, tavelé mais toujours bien solide. Qu’est-ce donc ? J’ai ce curieux petit objet dans ma cuisine, mais je ne m’en sers pas, il s’agit d’un simple élément de décoration… dont le sens ne semble guère évident. Mais moi, je sais ce que c’est : ma mère me l’a offert il y a quelques années, il s’agissait de la salière de son arrière-grand-père. Jean-Baptiste Perrochon était cantonnier (son carnet militaire indiquait « journalier ») et, sur les routes, pour son casse-croûte il avait avec lui ce morceau de corne évidé, plein de sel, afin de saler ses aliments. Je ne sais ce qui bouchait la petite extrémité. Jean-Baptiste était né le 18 mai 1863 à Rouvres-les-Bois, dans le Berry. Il fit ses classes militaires en 1883, et l’on peut donc supposer que ce bout de corne /  salière date d’un peu après, à la toute fin du XIXe siècle. Objet humble.

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Autopsie d’un objet anodin / 1

L’autre jour, mon assistant était surpris et hilare de voir à côté de moi, sur le bureau, un objet qu’il feignit de prendre pour du papier à rouler dimension « pétard ». Mais non point, nullement pour moi l’herbe qui rend niais, ce petit paquet jaune effectivement fabriqué par la firme Job est un étui de papier à lunettes, il contient de fines feuilles huilées qui servent à nettoyer ses verres. Pourquoi ai-je un tel étui ? Non pas parce que j’ai des lunettes, jamais je ne vais me servir de cet étui : il est bien trop précieux. Eh oui : un véritable objet « vintage », figurez-vous, il date des années 1960 ou 70. Et ce qui le rend si précieux à mes yeux (sans jeux de mots) c’est qu’il porte l’adresse de mon grand-père, opticien. Des étuis comme cela, j’en ai vu durant toute mon enfance et mon adolescence, il en traînait partout chez mon grand-père. Un de ces détails du quotidien auquel on ne prête aucune attention. Et pourtant… La dernière fois que j’étais chez mes parents, ma mère m’en a sorti deux, en m’expliquant qu’elle les avait retrouvé en rangeant le grenier. En voulais-je un ? Oh que oui ! Incroyable: flambant neuf. Songez, combien de ces étuis existe encore au monde, puisque c’était un objet jetable par excellence ? Et pour moi, quelle madeleine proustienne : j’avais gommé de ma conscience cet objet du quotidien, mais dès que j’ai vu ceux de ma mère, hop ! Du fond de ma mémoire a surgit cette petite forme jaune et allongée, si anodine, maintenant si précieuse. Objet culte.

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