#2975

Rédigées durant ces fêtes, 5 petites vignettes d’atmosphère sur des personnages secondaires de l’univers de Bodichiev (voir tome 1, tome 2, tome 3), je vais les poster une par jour.

BOADICÉE

Dans la nuit noire, la neige était bleue au clair de lune. Boadicée poussa, amusée, la neige amoncelée dans l’entrée de chez monsieur Bodichiev. Elle se sentait les pieds gelés, de sa marche depuis chez elle, en ce petit matin, mais ne regrettait rien : cette ville transformée, fantomatique… Le cœur léger, elle s’exclama « Wahou trop bien ! » en voyant l’effet des flocons illuminés par les projecteurs de la grue de l’entreprise d’à côté. Il s’agissait d’une société de transport par dirigeable, la Имперская компания навигации (Société Impériale de Navigation), qui abritait là une partie de sa flotte et réparait les immenses engins. La neige tombait encore, en gros flocons à la chute nonchalante.

Utilisant la clef qu’il lui avait confiée, Boadicée se glissa dans la petite maison silencieuse et froide, alluma la lampe de l’entrée, puis celles du salon. Monsieur Bodichiev se trouvait en voyage, une affaire qui l’appelait sur le continent, à Bruxelles. Tapant ses mains l’une contre l’autre, Boadicée passa à la cuisine : d’abord une tasse de thé. Le jour se levait, qui coula dans la pièce quand Boadicée releva les volets.

Nous avions passé le solstice d’hiver, l’espoir naissait donc que le jour s’allonge un peu, que l’on sorte enfin de cette période où dès trois heures la lumière se faisait moins nette, où derrière le rose qui baignait tout, qui enflammait les tuiles, sourdait déjà la nuit. En ce petit matin, sur la neige le premier éclat blanc virait lentement au bleu, comme si en hiver le nocturne se levait non pas de l’horizon, mais sourdait dès la première heure des éléments proches, du dessus des toits, des stalactites de gel au bord des gouttières, du crêpage neigeux des arrêtes.

Dehors, l’air glacé avait soudain perdu son immobilité, puisque soufflait par moment un vent brutal, sa gifle sifflant sur la façade, faisant vibrer la longue chaîne qui pendeloquait de la grue. Retranchée derrière la fenêtre de la cuisine, à l’angle de la maison, goûtant la chaleur illusoire des murs blancs, Boadicée s’étonnait presque de l’épais silence de cette matinée. Avec pour seul murmure celui de la chaudière, haletante, cliquetante, mais rien au dehors, juste le vent, la géométrie figée des toits et des façades, les claquements secs du drapeau en haut de la grue. Unique signe de vie : la fumée qui s’échappait d’une cheminée, saisie une instant par la lumière, dans l’échancrure de la place. Le regard opaque de la cabine de grue contemplait tout cela sans broncher, les croisillons de son long nez pointés vers le sud. Grondement du vent puis tout redevint silencieux. La ville semblait absente.

Comme cela la changeait de chez son père, le bruit et l’agitation familiale en continu, son petit frère et son chiot, les couleurs, la musique antillaise à la radio, tandis que chez son patron elle trouvait le calme, les livres, une ascèse de vieux célibataire londonien. Seul élément vaguement familier, ici : les masques africains, que l’oncle de monsieur Bodichiev avait collectionnés.

Se penchant un peu, la jeune fille tenta de distinguer le canal, au bout du jardin, mais en vain, même sans feuillage l’embrouillamini de la haie camouflait l’éclat de l’eau. Elle frissonna un peu, aspira une gorgée de thé. Que devait-elle faire aujourd’hui ? Il restait du repassage, puis monsieur Bodichiev lui avait demandé de trier la vaisselle hors des cartons, de ne garder que les pièces dont il avait l’habitude et de remiser celles de ses héritages proprement dans les deux buffets.

Une ombre passa, qui lui fit relever les yeux vers l’encadrement de la fenêtre : glissant devant le soleil, un dirigeable arrivait à la Société Impériale de Navigation.

Allez, se dit Boadicée en se secouant, au boulot.

#2974

Rédigées durant ces fêtes, 5 petites vignettes d’atmosphère sur des personnages secondaires de l’univers de Bodichiev (voir tome 1, tome 2, tome 3), je vais les poster une par jour.

SIGERSON

Maussade, le docteur Sigerson considérait sans vraiment le voir le spectacle défilant de l’autre côté de la vitre. Le train s’extrayait lentement de la gangue urbaine, murailles de brique sale, flots de toits irréguliers, et prenant de la hauteur la voie permettait maintenant de contempler la ville, s’étendant en écailles rougeâtres sous le ciel de plomb. Charles se rendait aux obsèques d’un ami d’enfance, Sebastian Stepanovitch Sauvaire-Seyrig, récemment assassiné par la secte sur laquelle il menait une enquête. Pas de quoi avoir des pensées enthousiastes, et le docteur se dit qu’il y avait une mélancolie du chemin de fer : l’herbe qui poussait entre les rails des emprises ferroviaires, cette herbe des talus rêche et clandestine, mais aussi les grands entrepôts anciens, qui paraissaient souvent en état d’abandon – comme celui qui venait de dresser au bord des voies le triangle édenté de son pignon aux vitres presque toutes brisées. Et ces tourelles dilapidées, ces pylônes rouillés, ces passerelles usées, ces wagons tagués garés entre deux bouquets de genets… Nos trains roulent au sein d’une archéologie, des souvenirs d’un autre siècle en dépit du métal lisse et du profil hi-tech des véhicules, songea Sigerson en se carrant mieux le dos au fond de son siège. Une autre personne pénétra dans le compartiment, qui lui prêta à peine attention : un jeune homme, le front pâle sous ses cheveux bruns, les sourcils bien dessinés, le docteur n’en vit rien d’autre, reportant son regard sur l’extérieur.

La centrale électrique de Battersea levait les quatre piliers blancs de ses cheminées, là-bas, et la lumière rasante d’avant l’orage éclaboussait un petit dirigeable qui s’y tenait amarré, le teintant de rose comme un porcelet ancré en plein ciel. Les voies se multipliaient en une plaine ferroviaire, un espace hyper saturé de signes, de lignes, de verticales, d’horizontales, de boîtes, de fanaux et de mystérieux artefacts… Un décor métallique, presque insectoïde. La masse sombre d’une usine s’interposa, puis dégringolèrent des alignements de petites maisons toutes identiques, gommées par une brume soudaine et par la chiche lueur tombant des nuées basses. La ville s’écartait et l’on dépassait à peine l’entassement des banlieues que London semblait déjà oubliée, d’un tunnel le train surgit en plein pays agricole : à perte de vue, le poil dru et blond des chaumes, parfois une bande de terre labourée, et les grandes ombres des nuages qui glissaient sur ce décor absolument rural et rigoureusement vide. Le monde technologique ne le marquait que de quelques verticales : celles des pylônes électriques, des longs cous des éoliennes ou, parfois, du corps crayeux des silos, sous des cieux d’un violet fortement rabattu de gris.

Le jeune homme se leva, Sigerson l’entendit tirer la porte du compartiment pour se glisser au-dehors. Perdu dans ses pensées, il ne lui prêta pas plus d’attention, soulagé en fait d’être seul dans cet habitacle trépidant. Sebastian, quel choc. Il porterait désormais seul sa part de leurs souvenirs, et déjà cette nuit il avait rêvé de lui. Sans doute verrait-il tout à l’heure son fils, et sa veuve, comment se nommaient-ils déjà ? Il ne les avait vu que deux fois, sans doute. Sophia et… Le prénom du garçon lui échappait. Marié à son métier, le docteur Charles Johnovitch Sigerson n’aurait, lui, pas de fils : il le regrettait, parfois. La lignée des grands légistes de Scotland Yard, depuis son grand-père, s’éteindrait avec lui. Son grand copain Jan Marcus Bodichiev, le détective privé, appartenait également à la race des célibataires endurcis — encore qu’il avait été marié, dans le temps, se souvint soudain Charles. Et puis surtout, il avait auprès de lui son assistant, Viatcheslav, un garçon attachant.

En ville on n’y prêtait pas forcément attention, entre les zones de Régulation et le temps largement clément, mais l’hiver n’était pas achevé et dans la campagne cela se voyait bien. Le vert ne s’affichait qu’aux sapins, avec à leur pied l’écume jaune des ajoncs, vive sous le ciel cendreux. Le reste du paysage demeurait pâle et griffu, les branches nues, l’herbe rase, les fougères en une mousse roussâtre. Les pins tendaient leur long cou au-dessus des fantômes de bois encore du blanc-rosé du sommeil, les champs étaient en pyjama raillé, les vignes des bâtonnets tordus, la caillasse blanche comme os, parfois un petit arbre se couvrait de l’éveil de fleurs blanches, d’un minuscule cimetière jaillissaient les flèches d’ifs sombres.

Charles tourna machinalement la tête vers la porte, le jeune homme revenait s’asseoir. Le docteur ramena son attention sur le paysage qui passait, il vit seulement du coin de l’œil l’autre voyageur considérer une grosse montre, qu’il fourra dans l’une des poches de sa parka.

Charles avait finalement mieux connu son grand-père que son propre père, John. Erasmus Sigerson demeurait encore une légende de la médecine légale, tant cette science lui devait. John pour sa part s’était englouti dans une quotidienneté affairée, traversant en fantôme les existences de son épouse et de son fils, puis de mourir trop tôt, avant l’âge de la retraite.

Le soupir caoutchouc de la porte prévint Charles que le jeune voyageur sortait encore. Une très petite vessie, peut-être ?

Une grande lumière jaune étouffée par le gris du ciel nimbait le paysage de forêts. Un voile mouvant tomba soudain en flèches souples et blanchâtres. La vitre se constella de gouttes dont chacune se partageait entre un gris sombre et un blanc brillant. Le martèlement s’enfla en grondement, dont la violence paraissait amplifiée par le bruit saccadé du train. Subtilement, le paysage blanchit, une barre frémit au lointain, apportant une clarté de givre. Des biffures d’eau cinglaient la vitre, multipliant les gouttes et les faisant dégringoler toujours plus nombreuses en pleurs rectilignes.

Un souffle, le jeune homme se rassit, à la diagonale de Charles. Baissant le visage vers ses genoux, ce dernier fait mine de contempler ses mains croisées, perdu dans ses réminiscences. Du coin de l’œil, il voit l’autre passager considérer un bracelet, qui disparaît dans une poche.

L’orage au-dehors poussa vers le train un long tremblement de bronze, la pluie continuait à brouiller la vitre, des vagues de froid traversaient le verre, à l’inconfort de Sigerson qui se demandait s’il devait bouger. Mais sûrement, une troisième fois ? Sitôt venait-il de penser cela que le jeune homme se leva encore, sorti de nouveau dans le couloir. Entreprenant, en tout cas, se dit le docteur avec une grimace. Voyons, avait-il seulement… Il tâta ses poches, celles de sa veste et celles de son manteau, oui bien entendu, la voici : une clef à laine, depuis une mésaventure avec un frigo de la morgue le docteur ne s’en séparait jamais.

Un grand craquement dans le ciel, un éclair blanc — cataractes et grondements, il faisait presque nuit, dans le compartiment les loupiotes laissaient couler une lueur jaune, tremblante.

Le jeune homme revint, se rassit à sa place habituelle près de la porte. Charles ne distingua pas l’objet qui filait dans l’une de ses poches, il se leva simplement et, avec un signe de tête poli en direction de l’autre, ouvrit la porte coulissante, la referma dans le soupir habituel et, avec sa clef à laine, la cadenassa.

Bien, maintenant trouver un contrôleur pour lui signaler la présence du jeune pickpocket.

#2973

Oh ce froid. On a assez peu l’habitude des frimas, ici, étant donné la coutumière douceur bordelaise. Je devais me rendre aux Capu ce matin pour voir mon fils, il passera plus tard finalement et je ne peux prétendre être mécontent de ne point sortir par cette température. Un thé bien chaud et un roman, restons cosy. Et sans doute écrire un peu. Ledit fils me disait hier qu’il trouve que je blog beaucoup moins — c’est bien possible, amateur comme je le suis des descriptions, notamment (exercices de style que j’incorpore souvent dans mes fictions), j’ai eu tellement moins d’occasion de sortir en cette année défunte, et absolument aucun voyage, donc en vérité si peu à raconter…

#2972

Et surtout, la santé, et des livres, plein de livres !
Pour ma part j’ai fait une petite erreur hier soir : m’endormant, j’ai commencé à réfléchir à une nouvelle… Difficile reconstitution ce matin du texte ainsi déjà rédigé, puisqu’une fois construit en tête c’est comme s’il avait été posé sur le papier. Enfin, j’y suis parvenu, et voici donc que j’ai entamé une nouvelle sur un crime dans une usine de poupées gonflables (« En fait non, inspecteur, il s‘agit de mannequins ludiques à usage intime », balbutia le directeur à ses côtés), et du diable si je sais où ça va mais c’est amusant. Bonne année, les gens !