#2823

« Oh j’adore Untel », dit le lecteur, mais l’untel change au fil du temps, le goût littéraire se forme par accrétions, découvertes, oublis, retours, souvenirs… Étant jeune sans doute  aurai-je dit que mes auteurs favoris étaient Tolkien (lu le Seigneur des Anneaux sept fois étant môme, mais je n’y arrive plus), Simak, Sturgeon, Leiber, Moorcock… Puis j’aurai certainement cité Brunner et Jeury, mais aussi Jean-Pierre Hubert, Dominique Douay, Élisabeth Vonarburg, Cordwainer Smith, Michael Coney et Ross MacDonald… De tous temps, Franquin, Tillieux, Greg, Bottaro, Georges Chaulet (les Fantômette), Rex Stout (les Nero Wolfe) et Agatha Christie… Roland C. Wagner et Michel Pagel, bien sûr… Puis plus récemment, ce furent Charles de Lint et Neil Gaiman (mon goût pour la fantasy urbaine), Dorothy Sayers, Margery Allingham et Nicholas Blake (mon goût pour le polar golden age)… Aujourd’hui, qui citer comme ces piliers auxquels revenir sans cesse ? Isherwood, Flaubert, Giono, Simenon, Modiano, Murakami, mais aussi Christopher Priest, Tove Jansson, David Lodge, Armistead Maupin, China Miéville, Christopher Fowler (les Bryant & May)… Et des phares, ces livres monuments, le Guépard de Lampedusa, Cent ans de solitude de Marquez, Gagner la guerre de Jaworski, Transit de Pelot, le Vent dans les saules de Kenneth Grahame, Le Seuil du jardin d’André Hardellet ou Encore heureux qu’on va vers l’été de Christiane Rochefort…

#2823

A l’extérieur les murs sont blancs ; à l’intérieur ils se couvrent de livres, et les pièces prennent des aspects de cosy labyrinthe où chaque pas, chaque regard, accroche une reliure de Pipolin, un tas de romans photo, une pile de recueils de contes, un alignement de Marabout, des Conan au lettrage seventies ou les dos jaunis de quelques Théo Varlet. Que la conversation roule sur de vieux « Présence du Futur », sur une nouvelle de Heinlein ou sur les romans de Bérato-Dermèze et il suffit de consulter les rayonnages, derrière le désordre de fauteuils et de canapés. Le bordeaux sombre du plafond et la noirceur des poutres rappellent un pub anglais. Au dehors, un dîner de chat laisse sur les dalles rouges deux ailes et une poignée de plumes blanches, tandis qu’au dessus de nous tournent les fuseaux noirs des chauves-souris. Les tourterelles commèrent dans les grands arbres, les humains simplement sur des chaises. Les nuages prennent des langueurs et des teintes à la Maxfield Parrish. Chaque bouteille de bière porte des noms étranges et même le thé se métisse de coquelicots. Une piéride des choux tressaute dans l’air comme un copeau de lumière. Les baies noires du sureau dodelinent au pied du houx, dont les fruits ne sont encore qu’orangés.

#2822

Sorti sous un ciel bouché de chaude grisaille, il constate bientôt que les nuées se dégagent en des déchirements d’huître où un soleil pâle joue les perles. Lorsqu’il prend le chemin du retour, un cobalt vif occupe le ciel, qui s’estompe en lactance sur les bords.

#2821

Parfois, il descend jusqu’au boulevard et, sous le halo du soleil déclinant, il observe les chamailleries des étourneaux. Comme des copeaux tombant du ciel gris-rosé, les petits corps foncent d’un bord à l’autre de la rue, toujours du feuillage des mêmes six platanes. Pourquoi ceux-là, il y aurait-il un office HLM aviaire qui les leur aurait attribués ? On nomme cela une murmuration, mais de près, quel vacarme. Tous les soirs cette nuée va et vient, chacun cherchant la meilleure place, les copains, la sécurité des autres, et l’on dirait qu’ils repoussent ainsi le moment de dormir, comme des enfants turbulents. Il regarde les arbres mais ne distingue des oiseaux que ceux qui fusent, la lumière poudreuse camouflant les autres, pourtant si nombreux sur les branches. Curieusement, ce miracle urbain journalier semble passer inaperçu.