#2843

Dans son essai L’Invention du quotidien, le philosophe jésuite Michel de Certeau débutait un chapitre psychogéographique par une description du fait de considérer Manhattan depuis le cent-dixième étage du World Trade Center, et la manière dont l’on pense alors pouvoir lire le texte de la ville. Il n’y a rien de cela à Bordeaux, ville plate : certes nous avons bien quelques hautes collines mais elles dominent l’autre rive (emprunter le tram pour monter jusqu’au Rocher de Palmer me fait toujours grand effet, cette impression unique d’obtenir une verticale dans Bordeaux l’horizontale), tandis que sur son territoire historique, principal, Bordeaux ne présente guère ni reliefs (le fameux « mont Judaïque » qu’est la place Gambetta manque singulièrement d’élévation) ni points de vue élevés. L’on peut bien monter jusqu’à la terrasse de la Méca toute neuve, ou sur l’un des clochers, ou bien encore au bar très chic aménagé sur les toits du Grand Hôtel — une fois même, j’eus la témérité de grimper dans la grande roue de l’hivernale Foire aux plaisirs des Quinconces — mais il n’y a pas alors cette exaltation, cette vue dominante et englobante que peut procurer ne serait-ce que le dernier étage d’un grand immeuble à Paris, par exemple. Le morne paysage des toits, ondulations de tuiles romaines et éclats de pans de murs, ne dégage pas grand-chose de l’identité de la ville. Nul Batman n’ira se percher sur une gargouille avant de bondir d’une corniche à une autre ; à Bordeaux il n’est pas possible de considérer la vie de haut, c’est au niveau du sol qu’elle se tisse. Pas de catacombes ni de métro, non plus : Bordeaux reste en surface, et cela suffit à son mystère. Ces courbes le long de l’eau (et non amis hétéro, il n’y a pas que les filles qui ont de belles courbes, les garçons aussi). Ces rues minérales qui cachent en vérité une multitude de jardins de l’autre côté des maisons. Ce fleuve si large qui parfois se met à couler à l’envers, dans ce mouvement qui se nomme le mascaret et qui emplit à rebours même les étroits ruisseaux de Bègles, les esteys. Cette cathédrale dont le clocher à part du corps principal fut à l’origine un phare pour guider les piétons à travers les marais — ces derniers s’étendant encore sous le centre de la ville, Pey-Berland est un lac et Saint-André est planté dans l’eau sur des piliers. Je me faufile dans les rues blondes ou sombres et je ne découvre jamais tout à fait la ville, chacun la construit par ses pas et ses vies, toutes ces lignes d’existence qui se croisent, mais rarement elle se livre et son étendue est telle que je ne peux la connaître tout à fait.

#2840

Chaque voyage constitue une sorte de réserve d’images mentales et ce dernier séjour à Londres ne dérogea pas à la règle, avec notamment cette vision de la BT Tower depuis un square de Finsbury Hill — de l’intérêt de se perdre légèrement : je n’avais jamais observé cela et me tromper d’une rue m’offrit ce nouveau point de vue, la tour émergeant du feu du couchant au-dessus d’un semblant de forêt. Ayant essayé de me perdre délibérément un matin, du côté de Fitzrovia et dans Marylebone, j’y échouais malheureusement, avec le constat que je connais sans doute un peu trop bien cette ville désormais, mais cela me fit passer par un petit jardin, Paddington Street Garden, et réveilla le souvenir d’une idée de nouvelle que j’avais eu il y a longtemps — il faudra que je fouille dans mon blog et mes carnets. À raison d’entre 15 et 20 kilomètres de marche par jour, dans la lumière de l’automne ou dans les soirs fauves et bleus, avec la pluie seulement à une occasion, une fois encore ai-je engrangées images, atmosphères, bribes urbaines et fragments de décors — à distiller durant quelques années, peut-être, dans ces fictions que j’ai recommencé à écrire et qui tremblent en moi comme des poussées de souvenirs.

#2836

La majeure partie de mon équipe est en route vers Paris, pour le Salon Fantastique — je vais me sentir un peu seul, snif. Mais il faut dire que je monte justement à Paris la semaine prochaine, en coup de vent, juste le temps d’aller visiter les entrepôts de MDS à Dourdan, notre nouveau distributeur, avant de filer à Londres pour une petite semaine d’une détente bien nécessaire (faut que j’me calme). Eh oui, Londres encore, Londres toujours, et il convient que j’en profite car hélas mes amis vont vendre l’appartement qu’ils me prêtent depuis pas mal d’années. Bon, d’autres voyages sont déjà à l’étude avec mes camarades ovins, dont l’un au Québec, mais Londres, quoi, il me serait difficile de ne pas y revenir de manière régulière. Tout comme de façon livresque, puisque j’ai récemment publié London Noir, un petit guide de la capitale britannique de 1860 à 1960, et que mon court roman de cet été (actuellement en lecture chez les éditeurs) s’y déroule comme de juste.

#2831

Il pleuviote, il pleuvine, ou bien faut-il écrire pluviote, pluvine, je ne sais, mais en ce premier jour d’automne ça semble très adéquat — et ô combien bienvenue après tant de chaleur et de sécheresse. C’est avec plaisir que je retrouve la petite musique de l’averse, et puis ce n’est pas comme si je manquais de lecture pour m’occuper.