#2810

Ces temps-ci, j’écris un (court) roman. Il s’agit d’un nouveau Bodichiev, pour les Saisons de l’étrange, donc au moins ai-je un éditeur, ce qui est une assurance confortable — mon roman de l’été dernier n’ayant pas trouvé preneur à ce jour et mes polars jeunesse ne rencontrant que le mutisme des éditeurs, de même que mon recueil psychogéographique.

Bodichiev, deux recueils sont maintenant parus, et ce fut un grand bonheur — une forme de libération, aussi, après tant d’années à n’essuyer que des refus (« C’est des nouvelles », « C’est trop SF et pas assez polar », « C’est trop polar et pas assez SF »…). Ce roman-ci, il a débuté tout d’abord sous la forme d’un synopsis pour une BD que le dessinateur a vite laissé tomber (ça m’est arrivé pas mal de fois) puis comme un autre synopsis, cette fois pour un roman que je devais coécrire avec Ugo Bellagamba, qui laissa aussi tomber. Ayant dormi de longues années dans mes tiroirs, j’ai repris ce projet, en en retirant tous les apports d’Ugo (même s’il était prêt à me les offrir) et en bouleversant la chronologie, distordant peu à peu le synopsis jusqu’à presque en sortir — placer une telle histoire dans le cadre des enquêtes de Bodichiev obligeant bien entendu à beaucoup de changements. Je viens d’avoir l’idée d’une scène « charnière » qui devrait débloquer l’intrigue, je crois, en tout cas résoudre une faiblesse qui me tracassait.

Et puis je prends mon temps, c’est nécessaire car entre chaque séance d’écriture je rumine, je reviens changer ou ajouter des détails, je retouche, et j’avance à petits pas. Être revenu à cet univers uchronique me plaît toujours autant, je m’y sens si bien, et je me permets finalement d’incorporer de petites idées, de micro scènes, des lieux, des ambiances, auxquels j’avais vaguement cogité depuis très longtemps et qui trouvent leur aboutissement sur ces pages. J’en suis par exemple parmi les anarchistes végétariens (don’t ask) et ravi d’y être tant je pensais à ces scènes-là depuis une éternité. Ce n’est pourtant pas grand-chose, mais ça me libère l’imaginaire, comme des bouffées d’images personnelles qui trouvent enfin à se concrétiser.

#2809

Jour au château. Les grands arbres s’égouttent en un murmure régulier, il fait une douce moiteur que saluent les roucoulements des pigeons. Un petit rapace passe dans le ciel en protestant d’un cri curieusement grinçant. Au bout d’un moment, il se décide à venir se poser au sommet du pin, non loin de moi. Trois autres tournent très haut. À l’intérieur, l’horloge vient de tinter.

#2808

Well, ce fut donc ze journée de brûlure maximum, la canicule record — en attendant la suivante, je suppose. Je me suis décidé en début d’après-midi à descendre dans la « chambre d’été », qui après tout est prévue pour cela. Au niveau de la cave, donc sous la maison, juste à l’aplomb de mon bureau, se trouve une petite pièce aux murs clairs. Elle a l’aspect d’une cabine de bateau, plutôt bien éclairée par une demi fenêtre située à ras de trottoir, l’ancien soupirail à charbon. Il y a beaucoup à Bordeaux de ces caves réaménagées en chambrettes. Le lit y est bon et, surtout, Mérédith y avait installé un petit bureau noir, genre écolier, auquel je me suis donc installé. De là, on voit le haut de la porte d’en face, avec son gros sourcil de pierre blonde, la toiture de tuiles rouges et le ciel bleu. il y faisait trois bons degrés de moins qu’au salon, par ces temps-ci ça compte rudement. J’ai écrit 6000 signes, c’est pas trop mal, contre les 10 000 d’hier au salon. Les trois chattes ne sont pas super fans de cette pièce en sous-sol mais tout de même, la petite est rapidement venue s’installer près de moi, sur l’épais coussin du fauteuil qui se trouve là, puis les deux grosses sur le lit.

#2807

Simenon c’est l’écrivain de la météo : il ne cesse de décrire le temps, le ciel, et ce matin j’ai repris Maigret s’amuse, qui coïncidence assez idéalement avec cette période de vacances (ou du moins pour ce qui me concerne, de relâche partielle, disons). « Le ciel était du même bleu uni, l’atmosphère molle et chaude », oui c’est exactement cela ce matin. Je relis en ce moment les Maigret deuxième époque, ceux des années cinquante et soixante (ou s’y déroulant, puisque SImenon situe nommément les derniers en 1965 bien qu’il les ait écrits au début des années septante). Car il y a clairement deux Maigret : le premier est né vers 1887, il prend sa retraite en 1934, sa femme se prénomme Henriette, ils habitent place des Vosges, le brigadier Lucas meurt vers la fin, le gros Torrence a quitté le PJ pour fonder l’Agence O… Et le deuxième est né en 1912, il prend sa retraite vers 1967 ou 68, sa femme se prénomme Louise, ils habitent bien entendu boulevard Richard-Lenoir, Lucas est inspecteur tout comme Janvier et Lapointe… Dans son « Bibliothèque rouge », Jacques Baudou avait essayé de concilier les deux, mais finalement ça ne fonctionne pas, ou mal, si l’on examine un peu mieux les éléments de l’enquête… Pas encore relu le roman avec le troisième (!) Maigret, les Mémoires… Univers parallèles…

#2806

Pas vraiment dormi cette nuit, pourtant il ne faisait pas trop chaud mais je me sentais anxieux et déshydraté, au point que je suis descendu reprendre une douche. Dehors, un soupçon de musique arabe flottait dans l’ombre, venue de loin ou jouée très bas. J’ai relu en entier Maigret a peur, où comme de bien entendu il ne cesse de pleuvoir, puis je suis redescendu écrire un peu, j’avais une scène et demi à finir, justement des moments de pluie nocturne, j’en ai profité. Bien sûr ce matin je n’étais pas exactement très frais, c’est les yeux encore enflés et la tête vague que je suis sorti prendre un bus, direction le quartier Saint-Michel. Il me fallait acheter au marché quelques légumes et fromages, et puis ça m’a remis d’aplomb. Peu de livres à la brocante ou du moins les mêmes qu’il y a quinze jours, manque de renouvellement, j’ai cependant eu l’œil attiré par un portrait de jeune mec brun, sur une reliure toilée : un dessin de l’excellent Paul Durand, le genre qui certainement a formé en partie mon goût — mais bref, donc, un recueil de contes de Kipling, chez Delagrave, 1959. Et l’un des derniers du recueil pourrait aussi bien représenter Bordeaux, après tout (quoique nous n’ayons pas, ou plus, ou très peu, de mouettes).