#2828

Après l’autobiographie d’Armistead Maupin, je suis en train d’enfin lire une biographie d’une autre figure « culte » de mon amour des livres : Tove Jansson. On y apprend d’emblée que beaucoup de lecteurs ont avec son œuvre un rapport très intime et très exclusif. Je ne saurais m’en étonner, entretenant moi-même cette proximité. Parmi mes plus beaux souvenirs personnels, trois sont liés à Tove Jansson. L’un me vit à New York acheter chez un bouquiniste une traduction d’un Moomin et y découvrir, avec un petit coup au cœur, qu’il était signé, d’un inimitable « Tove ». Un autre fut ma joie lorsqu’une amie, éditrice chez le Petit Lézard, me demanda de préfacer l’un des volumes des bédés de Moumine. Le troisième, je le raconte dans ladite préface et vous le reproduits ci-après…

Nous sommes en 1974 ou 75, et votre serviteur fréquente la bibliothèque du quartier d’à côté, dans une ville nouvelle de la région parisienne. Les bibliothécaires sont des gars aux cheveux longs et des filles en robes amples, les locaux sont multicolores, l’adolescent que je suis se sent bien dans cette ambiance chaleureuse, et pioche tant et plus dans les rayons — d’autant que je viens de découvrir un style de récits que je soupçonne de constituer plus que quelques jolies exceptions : de Christian Grenier et de William Camus, Face au grand jeu, ce genre de choses. Je découvrirai un peu plus tard que l’on nomme cela de la « science-fiction ». Un autre domaine de la fiction m’attire également, plus classique, plus reconnu : les contes de fées, les aventures fantastiques… Il convient de fouiller dans les rayonnages, qui ne sont pas très bien rangés et au sein desquels n’existe aucun classement par genre. Une collection en particulier attire mon attention : la « Bibliothèque internationale » chez Fernand Nathan. On y trouve des romans venant de plein de pays différents et leur présentation est très séduisante : ils sont cartonnés, leur couverture en couleur porte le drapeau de la nationalité d’origine de l’auteur et sa surface est texturée comme un tissu. À l’intérieur, il n’y a pas que du texte, mais souvent aussi des illustrations.

J’adore ce mélange, récemment j’ai justement découvert une histoire qui m’a emballé, une très étrange histoire : celle de la conquête des la Sicile par des ours descendus de leur montagne se frotter à la civilisation, s’y perdre dans les jeux de pouvoir, puis repartir, déçus, vers la liberté de leur ancienne vie sauvage. Un grand album dont les illustrations sont de la main même de l’écrivain, un Italien, Dino Buzzatti. J’y ai retrouvé un goût de mon enfance encore si proche, celle des albums du roi Babar par les De Brunhoff, œuvre culte dans ma famille. Dans cette histoire d’ours à la fois merveilleuse et sombre, j’ai retrouvé le charme d’une apparente naïveté, la poésie conférée par le règne animal anthropomorphisé, l’esthétique d’un dessin, mais aussi une approche plus adulte, plus sérieuse, et cette alliance de genres m’a semblé infiniment séduisante. Comment retrouver cela, existe-t-il seulement d’autres livres aussi bien ? Je me plonge donc, disais-je, dans la « Bibliothèque internationale », et j’y découvre deux bonheurs : Tom et le jardin de minuit par Philippa Pearce, et puis Le Secret du verre bleu, par Tomiko Inui. Le premier est d’origine anglaise, un garçon découvre que la nuit, l’horloge de l’entrée de l’immeuble sonne une treizième heure et qu’alors, alors… il suffit de pousser la porte de la cour, et celle-ci s’ouvre sur un jardin, un vaste parc, dans le passé ! Le second est d’origine japonaise, une fillette nourrit chaque jour d’un verre de lait un petit peuple qui loge dans un coin de la bibliothèque de ses parents. Magie ! Pure magie que ces deux romans : à chaque fois, un lieu réservé, littéralement « jardin secret » ; à chaque fois aussi, un grand arbre. Et la découverte : de l’autre, de la vie, et cela sous-entend dangers et regrets, il y a dans cette magie plus qu’une part de mélancolie. Une part d’intemporalité, aussi.

Je suis sous le charme, et je m’inquiète de nouveau de découvrir « d’autres livres aussi bien ». Je fouille dans la même collection, et voici que j’en exhume Un hiver dans la vallée de Moumine. Le drapeau blanc et bleu est celui de la Suède, l’auteur en est Tove Jansson, on nous dit qu’elle est Suédoise, elle est en tout cas aussi illustratrice, en témoignent les dessins noir et blanc qui ponctuent le volume. « Traduit du suédois par Kersti & Pierre Chaplet » : merci à eux, dès la première page la magie souffle de nouveau. « Le salon sous la neige », c’est le titre du premier chapitre. « Dans la nuit noire, la neige était bleue au clair de lune »… c’est la première phrase. Et dans la maison chaude dort la famille Moumine. Mais… « Alors, il arriva ce qui n’était encore jamais arrivé depuis que le premier troll de l’espèce moumine s’était endormi pour son premier hiver. Moumine se réveilla, et il ne put se rendormir. »

Il ne s’agit pas du premier roman de Tove Jansson sur Moumine le Troll, mais pour moi, définitivement, ce sera bien le premier. Avec la magie, comme d’habitude me semble-t-il alors, s’en vient la mélancolie, celle du petit troll perdu au cœur d’un hiver forcément étranger à sa culture. La vallée où il vit en est toute transformée, tout comme par exemple une ville peut l’être par la nuit : les lieux familiers sont autres, et des êtres étranges passent par ces bois, telle que la Courabou, grosse bête grise et triste qui souffle du brouillard. Le jeune Moumine va faire l’expérience de la solitude, mais aussi de l’amitié. Il n’y a pas un grand arbre tutélaire, dans cette magie-là, mais la maison de la famille, érigée comme un phare, y ressemble fort. Et si les trolls n’appartiennent à aucune classe de la zoologie que je connaisse — pourtant croyez-moi, l’adolescent que j’étais s’y connaissait, en animaux —, Moumine ressemble tout de même à un hippopotame, mais en blanc et rondouillard comme le petit fantôme Casper. Tendresse, étrangeté, intemporalité : que j’aime ce merveilleux-là.

Miracle supplémentaire : cette fois je ne vais pas avoir à chercher loin mes « autres livres aussi bien ». Car Tove Jansson en a écrit plusieurs autres, des histoires de Moumine, et Kersti & Pierre Chaplet  les ont traduites ! Moumine le troll, Les Mémoires de papa Moumine, L’Été dramatique de Moumine, au fil des ans ce bon monsieur Nathan va égrainer ces pépites de bonheur. Jusqu’à Papa Moumine et la mer, je ne suis alors plus ado, mais l’œuvre de Tove Jansson me touche plus que jamais : le burlesque s’éloigne, la fable aussi, ce volume-ci, le dernier qui sera traduit, est comme moi devenu plus adulte, et le jeune Moumine découvre l’incommunicabilité, la solitude, l’isolement. Déplacés sur une ile, confrontés à la rudesse du réel, chacun se voit contraint d’affronter ses peurs : échec des ambitions du père, sentiment de vacuité de la mère…

Je ne savais pas, alors, qu’un ultime roman existait. Je l’ai lu il y a quelques années en anglais. Moominvalley in November voit six personnages différents secouer leur dépression ou leur routine afin de regagner la vallée des Moumine, dont ils se remémorent (ou dont ils imaginent) la chaleureuse tendresse. Las : en ce mois de novembre froid et pluvieux, la famille Moumine a déserté son foyer, ayant déménagé pour un phare lointain. En attendant leur hypothétique retour, les six personnages organisent une petite communauté, une presque famille, en tâchant de définir un rôle pour chacun. Dans le souvenir des Moumine, les six errants trouvent une forme de paix, se réconcilient avec eux-mêmes et avec les autres — et repartent, rassérénés, juste au moment où, loin sur l’océan, le bateau des Moumine s’approche, la famille effectuant enfin son retour pour hiverner dans la vallée.

#2827

Lorsque j’écris de brèves descriptions, ce que je nommais fut un temps mes « instants lucides », il s’agit pour moi de saisir par écrit un peu de ce que capterait une photographie. Par définition, l’on se trouve alors en mode contemplatif, et maintenant si je resonge à ces deux jours délicieux que je viens de vivre, ce week-end d’anniversaire à la campagne, je me trouve plutôt en peine de coucher souvenirs et émotions sur le papier. Car en lieu et place de contemplation, ces jours furent ceux d’une volonté claire de vivre chaque seconde, de saisir chaque instant, avec autant d’acuité que possible, conscient comme je me trouvais du caractère marquant, sorte de « moment historique » intime, de mon histoire personnelle. Alors aucune phrase ne s’est tissée, je ne pouvais pas penser à écrire alors que je m’occupais à apprécier, regarder, écouter, saisir — et rire, et déguster, et bavarder. Un discours, un discours, demandèrent les amis plusieurs fois, mais il n’en était pas question pour moi, je voulais simplement savourer l’instant présent, la tendresse, cette « famille logique » comme dirait Armistead Maupin dont je viens de lire avec émotion l’autobiographie, ce groupe réuni presque miraculeusement dans un instant privilégié. Au sein d’une verdure vibrante, sous les feuillages bruissants, avec l’éclat du jour déclinant et celui du feu de camp dans l’obscurité, la fumée et les braises des bûches, une danse esquissée, des chats discrets, les vaches non loin, un hamac refermé comme la cosse d’un petit pois, le tiède abri d’une tente sous un bouleau, un minuscule crapaud dans la nuit comme couvert de diamants, l’émerveillement d’un feu d’artifice, le meilleur tofu du monde, des bouteilles de vino verde, des cartons de bouquins sur l’herbe, les lampions dans l’érable, le chemin de lumière en pots de verre, la complicité, les discussions, les fou-rires, et tout cela qui file si vite. Un grand bonheur. Merci.

#2826

À l’orée d’un bois de tilleuls, dans la vaste verdure d’un domaine répondant au nom enchanteur des Fays, quelques proches des Moutons électriques eurent l’occasion ce week-end de se réunir afin de fêter le quinzième anniversaire de la maison d’édition, avec moult plats succulents, nombre de bouteilles, petite bourse d’échange de livres, bavardages jusqu’au bout de la nuit, feux d’artifice et feu de camp… Tout le monde n’y figure pas, mais ce sera la photo « officielle » malgré tout, par Christine Luce, de cette tendre et joyeuse célébration.

#2825

Je n’avais (quasiment) jamais campé. Un « quasiment » qui n’obtiendra aucune explication publique afin de ne pas entacher la réputation de Michel Pagel. Et donc cette nuit fut ma première sous une toile de tente. Ce ne fut point déplaisant, plutôt exotique – que voulez-vous, avec le grand âge me prend des envies aventureuses. Les sons surtout s’avèrent d’une sereine et nocturne différence. Le grésillement du feuillage du bouleau, la grande voix marine de la canopée, des murmures dans l’ombre, les hululements soyeux d’une chouette et, beaucoup plus rares, quelques râles lointains, chevreuils peut-être. Sinon j’ai dormi, hein, surtout.