La pluie c’est comme le ciel dont elle se décroche, il faudrait l’utiliser au pluriel. L’autre jour je fus médusé, alors que je venais de faire quelques pas dans la rue pour aller chercher ma poubelle et celle de Mademoiselle Rose, sur un trottoir parfaitement sec. Traversant la maison, je m’avise presque aussitôt de sortir dans le jardin — et floc floc, mes semelles constatent que la terrasse est trempée, je manque même de glisser en allant jusqu’au composteur. Il venait de pleuvoir, là seulement, comme un fond d’arrosoir dont on se débarrasse. Bordeaux ville des pluies.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#2861
En cette période où le jour brillant prend des aspects de faux printemps, il m’est bien difficile de résister à l’envie d’aller parcourir la paisible intimité des rues du quartier et, souvent vers les 17h, je m’invente quelque prétexte à sortir un moment. Entre les façades blondes, je lève le nez vers les — ah mais non, on n’a pas vraiment le droit de dire « ciels » au pluriel, en tout cas on n’est pas censé le faire, c’est plutôt d’usage artistique, et cieux est pour sa part un pluriel à usage religieux, ou bien désigne des contrées, comme c’est étrange ; mais alors quels synonymes pour « ciel », bon sang, ces fragments d’espace bleu, ces émois plus ou moins vastes au-dessus des toits et qui, à mon heure de sortie, se teintent d’un rose tranchant et de cette clarté décisive d’avant l’instant indécis où le soleil plongera ?
#2860
De l’autre côté du vasistas le ciel est en pente, brassage indigo qui soudain vous déverse une crépitante averse, et ça fait comme une recrudescence de nuit, froide et en larmes.
#2859
Presque tous les dimanche matin, c’est-à-dire lorsqu’il ne pleut pas, je réponds à l’appel des deux marchés : les halles des Capu et la brocante de saint Mich. Selon les fois et les autobus, j’arrive par le long arc et le brasier bleu des quais, ou bien par la cohue du trottoir trop étroit avant le carrefour qui ronfle et fume. Et curieusement, en six ans je ne me suis toujours pas lassé. Également curieux que m’amuse tant cette plongée dans des foules, pour un vieux mec qui n’apprécie guère cela dans toutes autres occasions.
Eh bien là, semaine après semaine, chaque fois c’est semblable et différent : dimanche dernier les stands rares grelotaient sous un ciel glacial et des coups de vents, et je ne rapportai qu’un mince volume de Rimbaud — souhaité depuis longtemps, tout de même : enfin les textes, seulement les textes, sans toutes ces fichues notes où des profs croient bon de livrer « explications » et commentaires, fichus parasites, laissez donc Rimbaud parler. Aquarium ardent et aube de juin batailleuse : laissez-nous en trouver le sens, ou pas, c’est Rimbaud que l’on dénature à coups de notes de bas de page.
Ce matin, sur le bitume vernis d’humidité se pressaient les stands en grand nombre, sans parler des dames à brushing et des messieurs à poil blanc qui tractaient pour le candidat du clan présidentiel, et j’ai rapporté une poignée de Colette, Carco et Dabit, un Renée Dunan polardo-coquin ainsi que quatre jolies revues Pif des années 60. Papier humide, trouvailles au hasard, matin doux.
#2858
Éprouvant le besoin de respirer, faire quelques pas sur la terrasse humide, sous un ciel brouillé où la brume et la nuit s’empoignent pour ne plus faire qu’un bloc. Avec ce sentiment d’appartenance intime au moment nocturne s’installe une sorte de flottement, comme une houle de l’obscurité à laquelle répond d’ailleurs un grondement ferroviaire.