Dernières lectures… Peu de romans et beaucoup de « nature writing », dont le calme contemplatif est un baume contre le profond disquiet que m’inspire actuellement la situation du pays… J’ai d’ailleurs constaté avec intérêt que si une partie de ces ouvrages de réflexion / observation sur la nature sont l’œuvre de naturalistes, un certain nombre l’est également de poètes. Bref, j’ai donc lu Common Ground de Rob Cowen (la vie intime d’un triangle de terrains, que je me suis d‘ailleurs amusé à « aller voir » sur Google Earth) ; Strands de Jean Sprackland (un an d’observation d’une plage) ; To the River de Olivia Laing (promenade tout le long de la Ouse, la rivière où se noya Virginia Woolf) ; et relu le séminal Waterlog de Roger Deakin. Du côté des romans, seulement le beau et touchant Clay de Melissa Harrison (mais je triche car il s’agit encore de « nature writing », sous forme romanesque) ; et suis à mi parcours d’un superbe roman français de fantasy, Port d’âmes de Lionel Davoust.
Archives de l’auteur : A.-F. Ruaud
#2378
#2377
Très fine devait être la membrane entre la vie des rêves et la vie réelle, ce matin, un peu avant 6h, lorsque le chant du merle (tintements, glissements et boucles) me tira de mon sommeil. Je restai un moment à l’écouter, plaisamment embourcagé entre le petits corps de la chatte grise, mes deux oreillers et les plis épais de la couette. Un instant suspendu dans le confort.
#2376
Je ne l’aperçois que rarement et, chaque fois, son envergure m’impressionne. Un rapace a fait sien mon quartier et, de temps en temps, je le vois passant bas au-dessus des jardins. Gare au merle. Bien plus que mes chattes, ce faucon pèlerin lui constitue sans doute un ennemi redoutable et j’entendais d’ailleurs tantôt des tac-tac-tac d’alerte. Étonnant faucon qui, à l’instar du renard, s’inscrit au nombre de cette sauvagine si bien acclimatée au milieu urbain. Tout de même, que ces rapaces des falaises aient adopté les tours de La Défense ou les gratte-ciel de la City, je le conçois, mais à Bordeaux cette ville basse, et qui plus est dans un quartier du sud, où il n’y a guère que le paysage peu élevé des échoppes et de l’échancrure ferroviaire ? Notre faucon pèlerin vit pourtant bien ici depuis quelques années et il n’y a pas à le confondre avec un autre volatile, fut-ce le milan noir dont j’ai lu qu’il existe également chez nous : ces immenses ailes beiges, ça ne trompe pas. La barrière de Bègles, cette jungle.
#2375
Cette nuit j’ai vu des fantômes.
Bousculé dans la journée par une alternance serrée de mauvaises et de bonnes nouvelles qui me secoua sans doute un tantinet les nerfs, le sommeil se fit malaisé cette nuit. Les contrariétés diurnes tournent et retournent sur la platine nocturne, à quoi penser pour ne plus penser, qu’évoquer qui conduise sur les chemins de Morphée ? Écouter les rumeurs de la ville, le vasistas demeurant entrouvert. Les longs cris liquides des rails, le roulement de basse d’un train, le ronflement diffus du boulevard, un tintement lointain, un claquement plus proche, si peu, presque rien, les sons assourdis de la nuit à travers l’oreiller. Une chatte se glisse au creux de mon bras, son ronronnement couvre tout le reste, je me sens glisser, l’image d’une plage, les fleurs jaunes des genêts. Pourquoi n’y a-t-il pas de mouettes à Bordeaux ? Sotte question qui remontant à la surface de ma conscience m’entraîne avec elle dans la lueur poudreuse qui coule du ciel sur le lit. C’est vrai ça, tout de même, pourquoi si peu de mouettes dans une ville à l’influence océanique aussi marquée ? Mais il est vrai que des mouettes, on n’en voit pas beaucoup non plus sur le bassin d’Arcachon, les mouettes ne seraient-elles pas tellement atlantiques ? Je le regrette ; dans toutes les villes de la côte sud anglaise, en Devon et en Cornouailles, ces énormes volatiles blancs, mouettes ou goélands, leurs criailleries râleuses, marquent si bien la présence de la mer. Un grincement me réveille, le masque blanc d’une des chattes surgit des replis de la couette, cliquetis des griffes dans l’escalier. Descendant derrière elle, je passe de la cuisine à la terrasse, sous une demi-lune brumeuse, frissonnante. L’arbre de la vieille dame secoue ses têtes veloutées, un souffle emporte le vrombissement d’une moto et la senteur du lilas.