#2763

Depuis que je suis (de nouveau) Bordelais, chaque fois m’émerveillent les vols de grues. En ce moment, il y en a plein, mais lorsque je suis sorti tout à l’heure, le spectacle était encore plus sidérant : les oiseaux se trouvaient tellement bas sur la ville que pour la première fois, au lieu d’admirer une flèche d’accents circonflexes passer dans le bleu du ciel, j’ai distinctement discerné les plumages blanc et gris. Vous m’excuserez de n’avoir pas pris le temps d’une photo, j’étais bien trop occupé à bâiller aux grues, si j’ose m’exprimer ainsi.

#2762

Toujours Simenon : « L’enquête, à la Gare de Lyon, établit qu’un homme répondant à son signalement a fait sa toilette à la gare dans les locaux nouvellement aménagés dans ce but… » Eh bien oui, figurez-vous qu’il arrivait que des gens fassent leur toilette dans les gares, celles-ci se dotant même de douches — j’ai connu cela encore, lors de cet été des années 80 où je fus « dame pipi » à la gare des Bénédictins, à Limoges. Oui, oui, un autre pan scandaleux de ma jeunesse dépravée, en sus de mes deux années de logement dans un bordel. Il s’agissait d’un petit job estival, mon poste se trouvait au petit bureau à l’entrée du « relai toilettes » et j’étais chargé notamment… de vendre les tickets de douche. Oh, je n’en vendis guère bien entendu, qui prendrait une douche dans une gare ? Si ma foi, il y avait le chef du chantier d’installation des nouveaux tableaux d’affichage, lui prenait une douche chaque soir avant de rentrer chez lui. Je ne sais plus si je vendis d’autres tickets de douche. Il faut dire qu’en plus, par une erreur d’emploi du temps, je ne faisais quasiment jamais le service de l’après-midi (le matin était interdit aux stagiaires, rapport à un règlement qui ne concernait que les quais mais que l’administration appliquait aveuglément à toute la SNCF) mais que des trois huit, je fis essentiellement celui de soirée et nuit. J’ai donc connu bien des ambiances étranges, dans cette immense gare nocturne. Un regret : celui du très beau jeune homme qui vint me draguer un soir — voyageur de passage, envie d’une aventure, je fus sot, n’osa pas quitter mon poste pour aller butiner dans les douches, quel idiot. Le visage à la fois rougissant et lumineux du garçon m’est demeuré gravé en mémoire, ses boucles courtes et rousses. Un autre garçon, chaste celui-là, le jeune analphabète aux cheveux de paille qui trouva refuge près de moi car les malabars de la sécurité l’embêtaient — il attendait un train qui ne devait arriver qu’au petit matin et avait un peu un air « loubard » (le terme était d’usage courant, à l’époque). Il ne savait pas lire mais parler ça oui, je me souviens qu’il bossait pour un brocanteur, il me fit penser à Roland et, sous l’emprise d’un coup de foudre d’amitié, nous restâmes à bavarder toute la nuit, j’attendais même son train avec lui, sur le quai au jour levant, plutôt que de rentrer chez mes parents à la fin de mon service.

#2761

Me trouvant de nouveau en pleines lectures de Simenon, dans une nouvelle à Deauville où tous les messieurs du beau monde portent un chapeau melon (gris, c’est plus chic), et venant de taper au propre le début d’une mienne nouvelle, où la police porte aussi le melon (noir), il me revient en mémoire ma légère déception, lorsque je faisais mes premières excursions à Londres, au début des années 80, de réaliser que le chapeau melon était désormais tout à fait passé de mode, même à la City — je n’ai le souvenir que d’y avoir vu une unique fois un banquier portant melon.

#2760

J’évoquais l’autre jour, avec un bout de vieux plan, mon ancien quartier en plein Bordeaux, au mitan des années 1980. Ce que je n’avais pas rappelé alors, c’est que j’ai habité là durant deux ans… dans un bordel, une maison close.

Au 13 rue Léon-Valade, en plein centre de Bordeaux. Dans un petit immeuble anonyme, tout près de la Galerie des Beaux-Arts. Cette rue, et deux ou trois autres, formaient le dernier carré du vieux Mériadeck, un quartier populaire qui, tout comme le Tonkin à Villeurbanne par exemple, se trouva dans les années 1970 au centre des grands projets urbanistiques de l’ère pompidolienne. Le dernier carré: on m’a dit qu’autrefois, si commune était la prostitution que de grosses bonnes femmes s’installaient dans la rue, sur des sièges en toile, afin de racoler tranquille. La rue Léon-Valade et ses ultimes voisines n’avaient plus une telle outrecuidance, mais quelque chose demeurait tout de même de l’ancienne gloire péripapéticienne, en la personne de Madame Zimmermann.

Madame Zimmermann, une grande et grosse femme aux cheveux d’un faux blond criard, était ma proprio. Vérité ou légende, on m’avait dit qu’il s’agissait de la veuve d’un ancien caïd local, ce qui expliquait qu’elle protège les quelques filles du « dernier carré »: une atroce d’une cinquantaine d’années, le cheveux poivre-et-sel et la tronche piquetée de petite vérole, la silhouette cependant bien droite et toujours aimable; et deux jeunettes, une blonde et une châtain. La noiraude officiait plus haut dans la rue Léon-Valade, et elle habitait l’unique pavillon de la rue, entouré d’un maigre jardinet, mais les deux filles siégeaient de chaque côté de la porte de mon immeuble. Une autre protistuée utilisait la grande chambre au-dessus de la mienne, et ne parlons pas du veux couple illégitime qui avait sa chambrette sous la verrière. Bref, vérité ou légende, encore, Madame Zimmermann protégeait ces filles sans rien trop demander en échange, sur la force des relations de son défunt mari. Une rue libre, en quelque sorte.

Une rue bien vilaine, en tout cas: uniquement bordée d’immeubles bas et d’échoppes râpées, sans style ni charme, grisâtres, fenêtres bouclés et portes sales, deux-trois rues en berne, usées. Puis une rue moins triste, façades blanches, Madame Zimmermann habitait là, en haut de quelques marches. Et un peu plus loin, l’unique boutique du « dernier carré » — une échoppe de « surplus militaire », comme une bouche sombre dans l’alignement clair, encore obscurcis par les pendeloques, les fringues en étendard, vert bidasse et tachées pour le combat. Tout ce que je déteste, jamais je n’y suis entré.

Dans cette si vilaine rue, l’immeuble où je louais une chambre faisait presque figure de beauté: une façade ordinaire en béton non peint, mais neuve, lisse, avec des fenêtres (toujours fermées ; celles l’étage étaient fictives), non décrépites. Ses volets proprement bondexés, aux encadrements de métal brossé, paraissaient presque pimpants, dans un tel environnement. Il ne semblait pas très vieux, cet immeuble: fin des années 1970 tout au plus, peut-être même années 1980. Pourquoi diable l’avait-on construit? Alors que déjà tout le « dernier carré » se trouvait promis à destruction et que, d’évidence, les bordels étaient interdits depuis si longtemps? Car bordel c’était, avec cour intérieure sous verrière, deux étages de mezzanines, uniquement des petites chambres, etc. Quel degré de corruption fallait-il, pour que dans les années 70 on ait « laissé faire »?

Durant les deux années que je passais en ces lieux, je vis souvent Madame Zimmermann faire visiter l’immeuble. En vain, bien sûr: quel acheteur aurait été assez fou pour acquérir quelque chose en zone sinistrée? Durant tout ce temps, également, la gauche de la bâtisse ne fut jamais qu’un terrain vague, fermé de palissades, qui s’avachissaient lentement au fil des mois, et planté de buddleias à l’habituelle victoire sur les espaces abandonnés des villes. Cet endroit vide, bordé de poutres de maintien des fois que, me fit toujours l’effet d’une dent manquante dans une vieille mâchoire. Comme l’annonce d’un futur rasé. À l’angle extérieur de « mon » pâté de maisons, côté Galerie des Beaux-Arts, il y avait une boutique à l’auvent en zinc surmonté par d’anciennes publicités peintes — en cours d’effacement comme tout le « dernier carré ». J’ai beau essayer de me souvenir, interroger les quelques images mentales qui me restent encore, je ne parviens pas à la voir ouverte. Une graineterie, peut-être? Je ne sais plus.

C’est terrible, deux années j’ai vécu là et cependant je ne sais pas vraiment quel visage donner à ces lieux, comment les décrire encore, dans leur anonymat grisâtre, avec quelques rideaux fanés devant leurs portes (tradition à Bordeaux) et des fenêtres opaques, souvent bouclées par des volets. Combien de personnes habitaient encore dans le « dernier carré »? Je ne croisais guère de monde de par la rue Léon-Valade, en dehors des trois péripatéticiennes et de leurs rares clients. Je m’amusais à penser que je vivais des instants fragiles, la toute fin d’existence des rues Léon-Valade, Millardet et de Foix. Pas ma vie en zone de guerre, non, pas même en « quartier rouge »: plutôt ma vie parmi les fantômes.